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Maurice

Ressources humaines : la pièce qui manque au puzzle

1 aoû 2017 | PAR Jean-Michel Durand | N°321
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C’est l’un des principaux obstacles auxquels se heurte Maurice pour assurer son développement, avec des activités à plus forte valeur ajoutée, et accéder au rang de pays à hauts revenus.


« Le manque de main d’œuvre formée crée un stress sur le marché du travail qui, au final, abîme le produit touristique mauricien », avertit Jocelyn Kwok, CEO de l’AHRIM, l’association des hôteliers et restaurateurs de l’île Maurice. Alors que depuis deux ans, le taux de croissance des arrivées touristiques a dépassé les 10%, on estime qu’il manque 2 000 postes dans l’hôtellerie. Or, si dans certains restaurants gastronomiques « typiques », on peut trouver du personnel de salle non mauricien, difficile d’imaginer des serveurs étrangers dans les hôtels étoilés de l’île. « En plus de la concurrence interne locale, nous subissons la concurrence des croisiéristes qui pillent les effectifs... que nous avons formés ! », enrage le représentant des hôteliers. C’est une véritable fuite des talents qui frappe le secteur, fuite à laquelle n’est pas étrangère le niveau des salaires qui ont pourtant progressé ces dernières années. « Alors que nous avons du mal à attirer les jeunes vers nos métiers, nous en voyons de plus en plus qui recherchent avant tout une formation opérationnelle pour ensuite partir sur les paquebots », reconnaît amèrement Karmaraj Nosib, Training Centre Manager de l’École hôtelière Sir Gaëtan Duval. Cette institution, créée en 1971, forme les techniciens de l’hôtellerie et de la restauration de Maurice et de la région... Consciente de ce problème, l’école cherche à se réinventer en proposant des cours de langue et de civilisation pour, non seulement attirer, mais surtout fidéliser les élèves.
 

Karmaraj Nosib, Training Centre Manager de l’École Hôtelière Sir Gaëtan Duval : « Nous voyons de plus en plus de jeunes qui recherchent avant tout une formation opérationnelle pour embarquer ensuite sur les bateaux de croisière. »
Karmaraj Nosib, Training Centre Manager de l’École Hôtelière Sir Gaëtan Duval : « Nous voyons de plus en plus de jeunes qui recherchent avant tout une formation opérationnelle pour embarquer ensuite sur les bateaux de croisière. »  Davidsen Arnachellum
 

DE NOMBREUX SECTEURS SOUS PRESSION

La situation que connaît l’hôtellerie est assez symptomatique de celle de beaucoup d’autres secteurs économiques de l’île. D’ailleurs, le numéro de mars 2017 de la prestigieuse revue américaine « Harvard Business Review », reprenant une étude de l’Organisation de coopération et développement économiques (OCDE) indique que Maurice se place au 5e rang mondial (1er en Afrique) des pays les plus affectés par la fuite des cerveaux. Quelque 41% des diplômés mauriciens quittent leur pays pour se rendre dans ceux de l’OCDE (35 membres à travers le monde dont la France, les États-Unis, l’Australie...). De quoi générer à Maurice une pénurie dont souffre, par exemple, l’agence de relations presse Blast Communications. « Nous avons du mal à trouver des personnes maîtrisant parfaitement l’anglais et le français, explique Lekha Seebaluck, directrice de l’agence. Je veux dire des gens qui n’ont pas seulement une bonne connaissance basique de l’écrit et de l’oral mais dont le niveau permet de transmettre le point de vue et les informations de nos clients de manière claire et concise. Ils doivent être capables de développer certains concepts. Et c’est là où ça devient compliqué de trouver de telles compétences. » Même constat chez la société de services en ingénierie informatique BIRGER. Celle-ci souffre, comme d’autres acteurs du secteur, d’une offre locale en ingénieurs très limitée. Et cela ralentit ses ambitions régionales et internationales. 

LE VIEILLISSEMENT DE LA POPULATION : UNE BOMBE À RETARDEMENT

La pénurie de ressources humaines risque bien de s’aggraver puisque l’île a achevé sa transition démographique et connaît désormais un vieillissement (rapide) de sa population. Ce phénomène commence à avoir des conséquences économiques au point où la Chambre de commerce et d’industrie (MCCI) parle de « bombe à retardement ». Selon les Nations Unies, la population active mauricienne devrait ainsi passer de 600 000 personnes aujourd’hui à 450 000 en 2050 et à 300 000 en 2100. Et 30% des Mauriciens seront âgés de plus de 65 ans en 2050 ! En effet, le taux de fécondité se situe à seulement 1,43 enfant par femme alors que le seuil de renouvellement d’une population est à 2,05. Ce qui entraînera un recul de la population mauricienne dès 2030. Si le dernier Budget de l’État propose la création de quelques foyers pour personnes âgées, le concept de « Silver » économie, ou économie des seniors, n’émerge que timidement. 
 

Le campus à l’américaine de Vatel accueille 332 étudiants dont 190 sont Mauriciens, ce qui lui permet de répondre à certains besoins en management hôtelier. Mais l’offre mauricienne d’emplois rencontre une forte concurrence mondiale et le gros des besoins concerne des postes subalternes.
Le campus à l’américaine de Vatel accueille 332 étudiants dont 190 sont Mauriciens, ce qui lui permet de répondre à certains besoins en management hôtelier. Mais l’offre mauricienne d’emplois rencontre une forte concurrence mondiale et le gros des besoins concerne des postes subalternes.   DR
 

L’APPEL AUX ÉTRANGERS

Pour pallier à ces déficits de personnel, les autorités mauriciennes pensent de plus en plus à assouplir leur politique migratoire. Ainsi, outre les 39 454 permis de travail délivrés aux salariés étrangers à mai 2017 (qui travaillent très majoritairement dans les usines textile), il s’agit d’attirer et  d’accueillir des étrangers aux profils techniques très pointus et recherchés. Cette question est assez épineuse dans un pays où le taux de chômage stagne à 8% et surtout avec un taux d’inactivité assez important parmi la jeunesse (un jeune sur quatre se trouverait au chômage) dont même les diplômés ne sont pas épargnés. De plus, la délivrance de permis de travail doit aller de pair avec une mise à plat de mesures d’accompagnement comme l’octroi d’un permis de travail pour le (la) conjoint(e) (ce qui n’est pas encore le cas) ou l’assouplissement de l’accès à la propriété foncière. Avec le dispositif R + 2, qui permet à un étranger d’acheter un appartement dans un immeuble en copropriété d’au moins deux étages, les autorités ont ouvert un peu plus le marché immobilier. Port-Louis incite également, à travers des avantages fiscaux, des ressources humaines compétentes et expérimentées de la diaspora mauricienne à rentrer au pays. Mais les retombées se révèlent pour l’instant assez décevantes... L’arrivée de ces ressources nouvelles soulagerait pourtant le secteur des Technologies de l’information et de la communication (TIC). « Le déficit de personnel dans notre secteur, évalué de 5 000 à 10 000 salariés, freine nos ambitions », regrette Ken Arian, le président de l’Outsourcing & Telecommunications Association of Mauritius (OTAM). Cette association représente les 700 entreprises recensées dans ce secteur et qui emploient au total 23 000 personnes. De fait, l’écosystème mauricien ne profite pas suffisamment des nouvelles vagues technologiques (Big Data, 3D, réalité augmentée, applications mobiles…) et de ses gros acteurs car il ne dispose pas de la masse critique en ressources humaines.  

MONTÉE EN GAMME : LA SOLUTION

L’une des solutions pour contourner ce problème quantitatif mais également qualificatif de disponibilité de la main d’œuvre est la montée en gamme. « Nous ne pourrons pas concurrencer Madagascar ou d’autres pays sur le marché des services d’appels à cause de nos coûts d’exploitation et surtout en raison d’une désaffection de ces métiers chez nos jeunes, souligne le président de l’OTAM. À l’exemple de l’industrie textile, nous devons nous réinventer et viser des activités à plus forte valeur ajoutée. » Cela passe par un « rebranding », où l’on parlera plutôt d’économie numérique que d’Outsourcing, et par un effort considérable, non seulement dans la formation initiale et tertiaire, mais dans la Recherche et Développement (R&D). « Maurice ne pourra se positionner comme pôle d’excellence africain des TIC que si elle sait retenir ses talents, attirer les compétences étrangères et... se montrer innovante. » C’est tout le pari et la volonté du nouveau vice-chancelier de l’université de Maurice (UoM). Il veut s’appuyer sur le modèle de la « triple hélice ». Il s’agit de multiplier les interactions entre l’université, les entreprises et l’administration publique pour générer des dynamiques d’innovation capables de créer de nouveaux types d’emploi. Pour cela, il compte réorienter l’université nationale en pôle de recherche en ouvrant des écoles doctorales. Le pari de la matière grise pour ajouter une pièce au puzzle du développement économique.

UNE LISTE DE MÉTIERS STRATÉGIQUES QUI ÉVOLUE PEU

L’antenne mauricienne du géant de l’intérim Adecco publie régulièrement une étude recensant le Top 10 des métiers sollicités. Dans cette liste, outre des métiers dits traditionnels comme expert-comptable, banquier ou même responsable des ressources humaines (RH), on trouve quatre secteurs liés directement à l’économie numérique. Ainsi, les développeurs sont prisés pour enrichir/sécuriser les sites web des entreprises, de même que les « Digital Marketer » (responsables dans la mise en place de la stratégie numérique des marques). Étonnamment, il apparaît que la liste d’Adecco évolue peu au fil des années, preuve que les décisions prises pour répondre aux demandes réelles du marché n’ont pas (encore) produit leurs effets...

LA FORMATION CONTINUE : UNE SOLUTION PEU UTILISÉE
Le HRDC (Human Resource Development Council) offre, à travers le Fonds national de formation, des incitations financières aux employeurs pour encourager le développement du capital humain. Les employeurs, qui cotisent sur les salaires, bénéficient d’une prise en charge partielle de leurs formations par le HRDC, jusqu’à 75% selon leur taux d’imposition. En moyenne, 45 000 personnes bénéficient chaque année d’une formation à travers ce fonds. Malheureusement, les lenteurs administratives des remboursements (qui peuvent prendre jusqu’à six mois et même un an dans certains cas) peuvent dissuader les entreprises qui doivent faire une avance de trésorerie assez conséquente. Ceci explique, entre autres, pourquoi la formation continue n’est pas encore entrée totalement dans les mœurs à Maurice... 
COMMENT BIRGER VEUT SÉDUIRE LES TALENTS
L’entreprise d’ingénierie informatique propose en interne des formations via sa plateforme en ligne, Partner’IT, ou des cours à l’Institut Charles Telfair (ICT). Il s’agit de formations techniques et de gestion pour renforcer les compétences de ses collaborateurs. En externe, BIRGER propose à des étudiants comme ceux de la Carnegie Mellon University au Rwanda, pays où elle est présente, de travailler sur des projets. L’entreprise mauricienne se fait connaître auprès de ces étudiants et utilise leurs travaux. C’est une sorte de « pré-embauche ». Cette stratégie est également utilisée à Maurice, à l’ICT et à l’Université de Technologie (UtM). « BIRGER a aussi accumulé des compétences qui lui permettent d’offrir des formations pratiques à ses clients dans les domaines liés à la technologie, la sécurité et la résilience, explique Frédéric Ng, Executive Sales & Operations. Toutes ces initiatives sont indispensables pour faire face à l’environnement des affaires qui est en changement constant. »
LE RETOUR AU PAYS NE SÉDUIT PAS LA DIASPORA
Le « Mauritian Diaspora Scheme », lancé en décembre 2015 et géré par le Board of Investment (BOI), ne rencontre pas un franc succès malgré ses avantages : exonération totale d’impôt sur le revenu pendant dix ans, exemption de droits d’accises sur le rapatriement d’un véhicule et d’effets personnels, achat en « duty free » d’un logement sous certaines conditions. Un dispositif qui vise principalement des cadres mauriciens évoluant à l’étranger dans des secteurs qui connaissent à Maurice une pénurie de main d’œuvre qualifiée. Pour en bénéficier, ils doivent répondre à un certain nombre de critères et revenir au pays comme salarié ou auto-entrepreneur. « Nous avons recensé 279 demandes en ligne et retenu quelque 130 candidats », précise Kushma Kodi Ramanah, responsable du dispositif au sein du BOI qui doit bientôt fusionner avec la FSPA (Financial Services Promotion Agency) et Enterprise Mauritius. La nouvelle entité devrait être opérationnelle en septembre 2017 sous le nom de Economic Development Board.  
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