ID

Zimbabwe

Robert Mugabe : itinéraire d’un « dinosaure » africain

1 déc 2017 | PAR Bernard Lugan | N°325
Sous la pression de la rue et des militaires, Robert Mugabe a quitté le pouvoir. Mais il profitera d’une retraite dorée. DR
Alors que Robert Mugabe, âgé de 93 ans, vient de quitter le pouvoir au Zimbabwe après 37 ans de règne, Bernard Lugan revient sur l’itinéraire et la personnalité de celui qui illustre une histoire d’un demi-siècle.

Robert Mugabe, dit « Comrade Bob », né en 1924 dans le dispensaire d’une mission protestante, eut, durant toute sa vie, des certitudes bornées par le christianisme révolutionnaire, par le marxisme et par la haine des Blancs. En 1963, il fut l’un des fondateurs du mouvement nationaliste ZANU (Zimbabwe African National Union), avant d’être arrêté en 1964. Le 11 novembre 1965, dirigés par Ian Smith, et en dépit des menaces de sanctions économiques et politiques, les Blancs de Rhodésie du Sud - 228 000 pour 4 847 000 d’Africains -, rompirent avec la Grande-Bretagne et ils proclamèrent l’indépendance du pays sous le nom de Rhodésie. L'ONU vota des sanctions et un embargo total. Libéré en 1975, Robert Mugabe partit pour le Mozambique où il devint le chef de l’aile militaire de la ZANU, la ZANA (Zimbabwe African National Army).
 

Jouissant d’un climat favorable et de terres fertiles, l’ex-Rodhésie était un veritable grenier de l’Afrique australe avant d’être sinistrée et de se retrouver au bord de la famine.
Jouissant d’un climat favorable et de terres fertiles, l’ex-Rodhésie était un veritable grenier de l’Afrique australe avant d’être sinistrée et de se retrouver au bord de la famine.  DR
 

LA RHODÉSIE LARGUÉE PAR L’AFRIQUE DU SUD

Quasiment cernée par des pays ennemis, la petite armée rhodésienne, rustique et pugnace, résista à toutes les attaques. Jusqu’au moment, où, croyant acheter sa survie en la poignardant dans le dos, l’Afrique du Sud blanche lui coupa les approvisionnements en carburant. Les dirigeants rhodésiens furent alors acculés à signer les accords de Lancaster House. Puis, du 27 au 29 février 1980, eurent lieu des élections. Ce fut un vote ethnique dans la mesure où les suffrages des 70% de Shona se portèrent sur les candidats de Robert Mugabe, tandis que les votes des 30% de Matabélé se retrouvèrent sur les candidats de leur leader, Josuah Nkomo. Une fois de plus, l’ethno-mathématique avait donc parlé et, en avril 1980, la Rhodésie devint officiellement indépendante, sous le nom de Zimbabwe. Dans le sud du pays, en zone matabélé, une guerre tribale éclata aussitôt, les Matabélé n'acceptant pas de se voir dirigés par les Shona qu’ils avaient soumis avant la venue des Blancs. Cette révolte fut férocement écrasée par la 5e brigade de l’armée du Zimbabwe, exclusivement composée de Shona encadrés par des Nord-Coréens. Depuis 1980, « Comrade Bob » régnait donc sur ce qui fut la prospère Rhodésie dont il fit un goulag ruiné. Et pourtant, l’héritage laissé par le régime blanc était exceptionnel : le pays disposait d’excellentes infrastructures routières et ferroviaires, la population était largement alphabétisée et l’économie de type industriel avait un secteur agricole hautement compétitif. De plus, la politique des sanctions internationales avait contraint les Rhodésiens à créer une industrie de transformation. Quelques années plus tard, l’héritage laissé par les « colons » ayant été dilapidé, la faillite était totale.
 

Zimbabwe
Peter Heermes Furian
 

UNE CATASTROPHE ÉCONOMIQUE

En 1995, l’augmentation de 67% du prix du litre d’essence et de 345% de celui du pétrole lampant utilisé pour la cuisine et l’éclairage domestique provoqua de graves émeutes dans les principales villes du pays. Leur répression fut sanglante.
En 1999, la catastrophe connut une nouvelle accélération avec l’effondrement du dollar zimbabwéen qui  perdit 80% de sa valeur face aux devises. L’inflation dépassa alors les 57%, tandis que le prix du gallon d’essence passa de 5 à 12 dollars zimbabwéens. Quant au taux de chômage, il atteignit les 50%. Or, avec une croissance démographique de 2,8% par an, le Zimbabwe voyait arriver chaque année des dizaines de milliers de jeunes adultes sur le marché du travail. Tentant une manœuvre de pure démagogie, Robert Mugabe fit voter par l’Assemblée l’expropriation sans indemnité des fermiers blancs, puis il ordonna à ses militants d’occuper leurs fermes. Plusieurs fermiers furent alors massacrés et leurs femmes violées…Dans le plus total silence des bonnes âmes européennes. Or, comme les trois quarts des productions agricoles industrielles et commerciales soutenant la balance des paiements du Zimbabwe, à savoir le tabac, le paprika, le coton et l’élevage, avaient pour origine les 4 000 fermes encore possédées par les Blancs, le résultat de cette spoliation ne se fit pas attendre. Dès 2001, jadis exportateur de nourriture, le Zimbabwe  fut ainsi contraint de lancer un appel à l’aide internationale pour éviter la famine… Et comme 300 000 emplois avaient été perdus dans le secteur agricole et ses dérivés, le taux de chômage bondit à 65%... À la fin de l’année 2007, l’inflation avoisinait en cumulé les 100 000%. En 2008, les prix des produits alimentaires augmentèrent de 30% à 40% par jour et ceux des  transports publics de 15% à 20% par jour… Au mois  de février 2008, l’inflation était de 165 000%, au mois de juillet de 2,2 millions de % et  le 19 août de 15 millions de % !!! Début août, la canette de bière coûtait 800 milliards de dollars zimbabwéens.

UN PAYS AU BORD DE LA FAMINE

Pour le clan qui avait fait main-basse sur le pays, tout allait cependant bien puisque, le 31 juillet 2013, Robert Mugabe remporta les élections présidentielles en étant élu pour un 6e mandat…À partir de ce moment, Grace Mugabe, l’épouse du président, prit de plus en plus d’importance dans la vie politique du pays en devenant  secrétaire nationale de la ligue féminine du parti au pouvoir. En 2016, le pays fut une nouvelle fois au bord de la famine et le gouvernement se vit obligé d’importer des cargaisons massives de nourriture. Au mois de février, la situation fut à ce point grave que les entreprises furent contraintes de participer à l’achat de vivres à l’étranger… Mais le 27 février, alors que le pays était en état de quasi famine, les 92 ans du président Mugabe furent fastueusement célébrés devant 50 000 invités dans une débauche de dépenses. Le mandat de Robert Mugabe s’achevant en 2018, et, compte tenu de l’âge du président, des remous commencèrent à parcourir le parti présidentiel ; d’autant plus qu’au mois de juillet 2016, tout le pays fut secoué par d’importants mouvements sociaux. C’est dans ce contexte lourd d’orages que le clan présidentiel tenta d’imposer Grace Mugabe (48 ans), pour succéder à son époux devenu cacochyme. La fracture au sein du parti de gouvernement apparut alors au grand jour car Grace Mugabe était plus que contestée en raison de ses frasques multiples et de son insolent train de vie.
 

Les fameuses chutes Victoria représentent l’un des atouts touristique d’un pays qui a négligé ce secteur au profit de la Zambie voisine.
Les fameuses chutes Victoria représentent l’un des atouts touristique d’un pays qui a négligé ce secteur au profit de la Zambie voisine.    DR
 

L’ARMÉE CONTRE GRACE MUGABE

Les opposants à Grace Mugabe se rangèrent alors derrière le vice-président Emmerson Mnangagwa mais, au mois d’octobre 2017, ce dernier fut démis et il s’enfuit au Mozambique. Tout  bascula alors car l’armée, pourtant pilier du régime, prit son parti. Certes, afin d’empêcher l’installation au pouvoir de Grace Mugabe, mais d’abord pour précéder un mouvement de purge qui allait permettre la nomination aux postes de commandement de partisans de cette dernière. Emmerson Mnangagwa a pu ainsi succéder à Robert Mugabe dont il fut jusqu’à ces derniers mois, non seulement l’homme de main, mais celui qui, chef de ses services de renseignement, fut l’exécuteur de ses plus basses, de ses plus sanglantes et de ses plus sordides œuvres. Nul doute que les démocrates et les défenseurs des droits de l’homme vont trouver en lui un interlocuteur « bienveillant »…

Une retraite dorée
Robert Mugabe est parti à la retraite avec un « package » de près de 10 millions de dollars selon la presse zimbabwéenne qui cite des hauts responsables de la Zanu-PF, le parti au pouvoir. Cinq millions de dollars devaient lui être versés immédiatement, en plus d’un salaire de 150 000 dollars, chaque année, jusqu'à sa mort. Après son décès, Grace, sa femme, touchera la moitié de ce salaire pour le reste de sa vie. En plus de cette allocation, le gouvernement s'engage à payer les frais médicaux de l’ex-président, ainsi que ses frais de voyage à l'étranger. Robert Mugabe se rend à Singapour plusieurs fois par an pour se faire soigner. À cela s’ajouent les coûts liés à sa sécurité, ce qui représente, au total, un « package » évalué à 10 millions de dollars. Le couple peut également continuer à résider dans sa maison Blue Roof, dans le quartier de Borrowdale, à Harare, une résidence de 25 chambres évaluée à 10 millions de dollars.
Le Zimbabwe dans le  détail
Superficie : 390 580 km² 
Capitale : Harare (1,5 million d’habitants) 
Population : 16,15 millions (Banque mondiale 2016). Environ 3 millions de Zimbabwéens vivraient à l’étranger, dont la moitié en Afrique du Sud.
Croissance démographique : 3%
Langues officielles : anglais, shona, ndebele (utilisé surtout au Mata-beleland)
Taux d’alphabétisation : 83,6% (90,7% en 2013) (Estimation Unesco -le plus élevé d’Afrique subsaharienne après l’Afrique du Sud) Religions : chrétiens : ≈ 67 % (dont anglicans, catholiques, méthodistes, pentecôtistes et apostoliques) ; autres religions et animistes : ≈ 30 %Indice de développement humain : 0,509 (156e/187) (PNUD 2014) PIB (2016) : 14 Mds USD (FMI)
PIB par habitant (2016) : 977 USD (FMI)
Taux de croissance (2016) : 0,7% (FMI) (1,1% en 2015, 3,8% en 2014)
Taux de chômage : estimé à 85% (hors secteur informel)
Taux d’inflation : + 2,5% en 2016 (FMI) (inflation réelle autour de 15%)
Principaux partenaires commerciaux (2015) : Fournisseurs : Afrique du Sud, Zambie, Chine, Inde / Clients : Chine, RDC, Botswana, Afrique du Sud.
Part des principaux secteurs d’activités dans le PIB (Banque mondiale 2015) : services (57%), industrie dont mines (29%), agriculture (14%).

Source : Ministère français des Affaires étrangères.


Bernard Lugan

Réagissez à cet article en postant un commentaire

 

Zimbabwe

Robert Mugabe : itinéraire d’un « dinosaure » africain

Robert Mugabe, dit « Comrade Bob », né en 1924 dans le dispensaire d’une mission protestante, eut, durant toute sa vie, des certitudes bornées par le christianisme révolutionnaire, par le marxisme et par la haine des Blancs. En 1963, il fut l’un des fondateurs du mouvement nationaliste ZANU (Zimbabwe African National Union), avant d’être arrêté en 1964. Le 11 novembre 1965, dirigés ...