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ROSHAN SEETOHUL, PRÉSIDENT DE L’OTAM : « Ne ratons pas la révolution digitale ! »

1 juil 2020 | PAR Jean-Michel Durand | N°350
« La covid-19, qui a provoqué des perturbations sans précédent dans le monde, a mis en lumière le rôle essentiel de l’ICT/BPO dans la transformation numérique. » Photo : Davidsen Arnachellum
Avec optimisme et combativité, le président de l’Outsourcing & Telecommunications Association of Mauritius souligne comment son secteur, face à la covid-19, a accéléré à la fois la transformation numérique de l’économie mais également la mutation profonde du travail.

L’Éco austral : Contrairement à la crise de 2008 où le secteur du Business Process Outsourcing (BPO) était resté dynamique, la crise de la covid-19 l’a touché de plein fouet ? 
Roshan Seetohul
: Effectivement, en 2008-2009, malgré la crise financière planétaire, les secteurs des technologies de l'information et de la communication (TIC) et du BPO ont, non seulement été parmi les plus résilients, mais ils ont même enregistré une croissance à deux chiffres ! Nous avons profité du fait que pour certaines entreprises, la crise avait été une opportunité pour se délocaliser vers Maurice. Ce que nous vivons aujourd’hui est bien différent. Car nous avons fait face à une pandémie invisible et surtout sans moyens pour la contrecarrer. Les dommages directs et collatéraux se sont faits sentir dans tous les secteurs d’activité. 
Démarrée en Asie, la covid-19 a touché l’Europe puis les États-unis, sièges de nos partenaires et donneurs d’ordres. Le confinement qui y a été appliqué, puis que nous avons nous-même subi, nous a heurtés de plein fouet. Nous avons perdu plus de 50 % de la productivité et nos chiffres d’affaires ont été très affectés. Certes, le Wage Assistance Scheme (plan gouvernemental de soutien destinée aux salariés - NDLR) a soulagé une bonne partie des entreprises. Mais beaucoup d’entre elles font face aujourd’hui à des difficultés financières. Avec la rentrée de septembre, nous aurons plus de visibilité pour pouvoir se prononcer sur l’avenir. Toutefois, si la pandémie de covid-19 a provoqué des niveaux de perturbations sans précédent dans le monde, elle a également mis en lumière le rôle essentiel de l’ICT/BPO dans la transformation numérique pour assurer la continuité des activités de tous les secteurs. Nous aurons développé beaucoup plus de capacités dans les domaines de la gestion des risques à distance, de la continuité des activités in situ et à distance. Le gros challenge a été d’assurer la reprise après sinistre. 

Face au confinement, le secteur du BPO a mis rapidement en place le télétravail. Pourtant, il semble qu’il n’y ait pas d’incitation pour accélérer cette véritable mutation du travail. Qu’en pensez-vous ? 
Dans ce contexte très difficile, notre secteur a su rapidement réagir. Le télétravail a pu se développer à plus de 50 % avec certaines contraintes. Aujourd’hui, le télétravail est devenu la norme. Aussi, nous nous attendions à ce que, lors de la récente présentation du Budget, le ministre des Finances propose des mesures d’accompagnement. Mais à notre grande déception, aucune mesure incitative pour rendre le télétravail plus productif, efficace et pérenne n’a été annoncée. C’est difficile à comprendre ! Nous espérons que les autorités viendront rapidement rectifier cet oubli. Car nous ne pouvons pas rater cette occasion. Il nous faut une réglementation appropriée pour améliorer la productivité et respecter les normes et l’environnement du travail à la maison. 

Preuve de l’importance de votre secteur, le ministre des Finances a annoncé, lors de la présentation du Budget, la création du Data Technology park et de la Digital transformation Agency. Quelle est votre opinion ? 
Nous avons noté avec beaucoup d’attention mais surtout beaucoup d’interrogations ces projets. Le Data Technology Park  ne nous apporte rien à court et moyen termes ! Et je ne le vois pas en opération avant trois ans. Par contre, la Digital Transformation Agency nous paraît une bonne chose à moyen et long termes. Ce sont les jalons pour une vraie révolution digitale à Maurice. Mais pour que cela soit un succès, il faut qu’il y ait un plan d’implémentation, un calendrier et surtout des résultats au final. Le suivi de la mise en application de ces projets est essentiel. 

 

Selon l’Economic Development Board (EDB), le secteur du Business Process Outsourcing (BPO) pèse 5,6 % du PIB mauricien. Il employait 24 000 personnes avant la crise.
Selon l’Economic Development Board (EDB), le secteur du Business Process Outsourcing (BPO) pèse 5,6 % du PIB mauricien. Il employait 24 000 personnes avant la crise.  © Stocklib/diego cervo
 


Certains opérateurs se plaignent de la qualité du débit internet et surtout des prix d’accès pratiqués sur la bande passante par les opérateurs télécoms. Est-ce un frein réel, selon vous, à la compétitivité de Maurice et comment y remédier ? 
Cette question du prix de la connectivité a été formulée dans notre mémoire pour le Budget. Lors du confinement, certaines entreprises ont effectivement enregistré beaucoup de temps d’arrêt et de latence. Nous espérons une baisse du coût de la connectivité pour Maurice afin de gagner en compétitivité. Nos concurrents en Europe de l’Est bénéficient, par exemple, d’un tarif nettement inférieur au nôtre. Cela dit, Mauritius Telecom (opérateur historique et leader du marché - NDLR) nous a approchés pour trouver des solutions à nos demandes. 

La situation actuelle ne nécessite-t-elle pas aussi un marketing différent ? 
Avec cette crise sans précédent, nous sommes condamnés à réorienter notre stratégie marketing. Car si les données avaient changé depuis belle lurette, la covid-19 nous a obligés à accélérer le changement de paradigme. Qui dit marketing dit attractivité et compétitivité. Maurice aura à démontrer sa résilience face à l’incertitude et à une concurrence féroce qui nous guette. Nous pensons qu’il est important de promouvoir notre secteur à travers des salons spécialisés internationaux (dès que le secteur aérien sera revenu à la normale) et de miser sur l’expérience que nous avons acquise dans la gestion de cette pandémie. Comme un symbole de notre résilience, Maurice est estampillée Covid Free. Notre pays est et restera une destination d’excellence dans cette partie du monde. 

Quels sont les principaux concurrents de Maurice et comment voyez-vous l’avenir du secteur ? 
C’est à cause de notre manque de masse critique que la plupart des entrepreneurs pensent aller ailleurs. Les concurrents dans notre catégorie restent Madagascar, quelques pays en Afrique du Nord et l’Europe de l’Est. Sinon, l’Inde, les Philippines et les États-unis restent de gros acteurs dans notre activité. Maurice doit miser sur plus d’acticités à haute valeur ajoutée telles que le KPO (Knowledge Processsing Outsourcing) qui concerne les activités liées à la connaissance : la veille technologique et la recherche & développement, l'administration de réseaux à distance et la programmation de logiciels. Je pense aussi à la Business Intelligence Analysis (outils qui permet l’utilisation optimale et adaptée de données). Autant d’opérations et de missions hautement qualifiées. 

Une coopération entre pays de l'océan Indien est-elle une solution ? 
C’est un sujet dont on parle depuis des années. Mais malheureusement, rien de concret ne s’est matérialisé jusqu’à maintenant ! Différentes associations ont organisé, en collaboration avec l’Union des chambres de commerce et la Commission de l’océan Indien, plusieurs ateliers et des sessions de travail. Malheureusement sans grandes avancées pour les TIC et le BPO. Si on veut être positif, on va dire qu’il y a un début de coopération ! Il faut persévérer car chaque pays a sa spécificité. Pour bien réussir cette coopération, il faut identifier des points communs, renforcer des partages inter-îles et mettre en place des équipes techniques qui superviseront des initiatives régionales et surtout les feront aboutir. Dans un premier temps, on pourrait favoriser la mobilité régionale des salariés et des cadres pour promouvoir et dynamiser les TIC et le BPO. 

Les entreprises locales sont très peu enclines à s’exporter en Afrique. Comment y remédier ? 
L’appétit des entreprises locales est réel pour l’Afrique. Sauf que c’est difficile et qu’il faut être très patient. L’Economic Development Board (EDB) a connaissance de cette situation. Aussi, il a constitué un département et une équipe pour mieux accompagner et guider les entreprises locales pour exporter leurs expertises, leurs services et leur matériel. Quand l’espace aérien sera rouvert, il faudra en profiter pour améliorer la connectivité aérienne pour davantage développer du business avec ce continent. 
Car Maurice peut être une plateforme apportant de la valeur ajoutée à des produits fabriqués en Afrique, avec une technologie de pointe, une finition haut de gamme aux normes internationales. Avec la guerre commerciale américano-chinoise, cela incitera les entreprises à délocaliser leurs chaînes d’approvisionnement en Afrique. C’est une opportunité à saisir, d’autant plus que Maurice bénéficie d’accords préférentiels à travers la SADC et le COMESA. 

Quelles sont les perspectives dans le BPO et les défis à surmonter afin que le secteur reste un pilier de l’économie mauricienne ? 
Il n’existe pas encore de convention professionnelle pour le BPO à Maurice même si, tout dernièrement, j’ai participé à une réunion de travail avec la Mauritius Qualification Authority – MQA (institution chargée d’enregistrer et d’accréditer les organismes de formation et les formations – NDLR). Pour valoriser le secteur et le renforcer de façon pérenne, on doit à la fois mettre en place cette convention professionnelle et promouvoir l’image du BPO auprès des jeunes de 18 à 25 ans, en leur offrant un parcours académique ciblé dans le domaine. 
Il ne faut pas avoir peur de s’ouvrir à des compétences adéquates étrangères pour maintenir la croissance. Avec la Digital Transformation Agency et la mise en application d’une stratégie numérique forte, le secteur restera l’un des piliers de l’économie de Maurice. Selon l’Economic Development Board (EDB), le secteur du Business Process Outsourcing (BPO) pèse 5,6 % du PIB mauricien. Il employait 24 000 personnes avant la crise.

Roshan Seetohul 

Roshan Seetohul est actuellement le vice-président d’Euro CRM (Mauritius) Ltd et le président de l’Outsourcing & Telecommunications Association of Mauritius (OTAM), association qui rassemble 45 entreprises. Membre du conseil de Business Mauritius et Fellow du Mauritius Institute of Directors (MIod), il détient une maitrise avec spécialisation en Leading Innovation and Change de la St. John University (UK). Il a été désigné, en 2016, CEO Global-Titans Award pour sa contribution au secteur de l’informatique et des services.
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ROSHAN SEETOHUL, PRÉSIDENT DE L’OTAM : « Ne ratons pas la révolution digitale ! »

L’Éco austral : Contrairement à la crise de 2008 où le secteur du Business Process Outsourcing (BPO) était resté dynamique, la crise de la covid-19 l’a touché de plein fouet ?  Roshan Seetohul : Effectivement, en 2008-2009, malgré la crise financière planétaire, les secteurs des technologies de l'information et de la communication (TIC) et du BPO ont, non seulement été...