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Océan Indien

Salim Ismail : un entrepreneur des îles qui vit au rythme de l’économie mondiale

12 sep 2014 | PAR Alain Foulon | N°289
« On peut estimer le marché mondial de l’habillement à 400 milliards de dollars. Il y a des choses à faire car Madagascar demeure très compétitive. » - Davidsen Arnachellum
Pdg du groupe Socota, ce « senior en pleine forme » a bâti, au départ de Madagascar, une multinationale qui a franchi en 2012 le cap des 300 millions d’euros de chiffre d’affaires, occupant la 10e place dans le classement de L’Eco austral des 500 premières entreprises de la région. Rencontre avec un entrepreneur français de l’océan Indien…

« Madagascar est un pays extraordinaire où l’on peut réussir des choses étonnantes. » Passionné par son pays natal, où son grand-père maternel a fait souche en 1860 et son père en 1930, Salim Ismail n’a pourtant pas la nationalité malgache… Simplement parce qu’il ne l’a jamais demandée et qu’on ne lui a jamais proposée. Il est comme ça, cet entrepreneur athlétique qui a effectué son service militaire au sein du 5e BPIMA (Bataillon de parachutistes d'infanterie de marine ayant donné le jour au 2e RPIMA). Il n’aime pas quémander. Et de toute façon, cela ne change rien à son engagement pour la Grande île. Celui d’un entrepreneur français de l’océan Indien. Quelque peu atypique par son ouverture au monde. Il intervient d’ailleurs régulièrement au Forum économique mondial de Davos sur l’Afrique et maîtrise la langue anglaise. Assis derrière le bureau aménagé dans son monospace, à Tananarive, ou aux commandes de son avion avec lequel il se déplace dans la Grande île, il pourrait inspirer de jeunes entrepreneurs. « Senior en pleine forme », dit-il de lui-même sans trop insister sur son âge « pour qu’on ne me jette pas prématurément aux orties, j'ai encore tellement de projets à achever »…

« LA CORRUPTION EST UN CANCER »

En janvier dernier, à l’institut français de Tananarive, il a organisé, avec le Groupement des entreprises de Madagascar (GEM), une conférence sur les « perspectives de Madagascar dans un monde en transformation » animée par le professeur Jean-Pierre Lehmann de la Business school suisse IMD et de Evian Group. Ce dernier est un habitué du Forum de Davos, spécialiste de la mondialisation économique.
« Le tout dernier rapport de la Banque mondiale est édifiant, commente Salim Ismail. Madagascar a connu quarante-cinq ans de crise depuis les années 70 et 92% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour. Il faut rappeler aussi que 60% à 65% de cette population est âgée de moins de 25 ans… Il faut donc mener un combat contre la pauvreté qui passe par la création d’emplois. Et compte tenu du taux de croissance démographique, qui se situe au-dessus de 3%, il faudrait en créer au moins 660 000 par an. » Un sacré challenge au sujet duquel on pourrait se montrer sceptique. « Cela n’a rien d’impossible, répond le patron de Socota. D’autres pays dans le monde, comme la Chine, le Bangladesh et le Vietnam, ont pu relever un tel défi. Quand le marché intérieur est pauvre, il faut aller vers l’exportation. En Chine, 650 millions de personnes sont sorties de la pauvreté au cours des trente dernières années. » Bien sûr, reconnaît Salim Ismail, cela passe par la mise en place des infrastructures nécessaires : réseau électrique, routes, accès au port et à l’aéroport, réalisation de zones économiques spéciales qui attirent les investisseurs… « Le statut zone franche a très bien fonctionné à Madagascar, arrivant à créer jusqu’à 120 000 emplois, ce qui fait 360 000 si l’on ajoute les emplois indirects. Quand on sait qu’un salaire, dans ce pays, fait vivre cinq à six personnes, on a une idée des retombées réelles. » Mais le modèle s’est essoufflé. « Et cela pose le problème de l’aide au développement qui ne fonctionne pas. Il faut s’attaquer à ce cancer qu’est la corruption et la réussite passe par l’amélioration du climat des affaires. » Sur ce point comme sur d’autres, l’entrepreneur se situe sur la même longueur d’onde que le président malgache Hery Rajaonarimampianina. Reste à savoir si les discours d’intention seront suivis d’effet. Il est trop tôt pour le savoir. En attendant, Salim Ismail y croit et, tout en assurant le développement international de son groupe, il s’implique dans celui de son pays. Son histoire est en soi  une réponse apportée à ceux qui doutent de l’émergence de la Grande île.

L’ÉTONNANTE RÉSILIENCE D’UNE ENTREPRISE FAMILIALE
 

Quelque 60% des tissus produits par le groupe le sont désormais pour ses propres besoins en confection, le reste étant destiné à la zone franche malgache. - Socota

Quelque 60% des tissus produits par le groupe le sont désormais pour ses propres besoins en confection, le reste étant destiné à la zone franche malgache.

La petite entreprise familiale créée en 1930 a connu bien des aléas et a pu traverser les différents épisodes d’une histoire malgache mouvementée. La « maison de commerce », après avoir pris de l’importance, s’est lancée dans l’industrie textile à la fin des années 50, à l’époque charnière de l’indépendance (1960). À ce moment-là, elle s’engage dans la réalisation d'un projet intégré verticalement de la culture du coton à la production de tissus destinés au marché intérieur. Jusqu’à devenir, au début des années 70, l’un des principaux complexes industriels textiles de l’Afrique Sub-saharienne, avec le groupe sud-africain Frame. En 1976, elle est nationalisée à hauteur de 51% de son capital et la famille Ismail obtient l’autorisation de placer ses 49% au sein d’une holding au Luxembourg, à partir de laquelle elle commence à assurer sa diversification. Cela passe par le lancement de Socota Textiles Mills à Maurice, en 1987, qui fournit des tissus au secteur textile mauricien. Deux ans plus tard, la structure malgache est re-privatisée, profitant de la libéralisation de l’économie. Mais le contexte n’est pas rose pour autant. La famille Ismail, qui a pu se réapproprier son entreprise, fait face à des importations illégales de friperies et de fins de série qui lui font perdre son marché intérieur et la conduisent à se redéployer vers l’exportation dès 1990.

LES PREMIÈRES CREVETTES À ÊTRE LABELLISÉES BIO DANS LE MONDE

Le groupe se lance dans la confection avec des partenaires étrangers qui se retirent en 2003. La diversification passe aussi par des investissements dans un secteur complètement étranger au textile, celui de la pêche, avec l’acquisition en 2000 des Pêcheries du Menabe et du Melaky. Mais un désaccord sur la stratégie de développement intervient entre Salim et son cousin Aziz Hassam qui conduit à la séparation des deux branches. Aziz Hassam conserve les activités de pêche et Salim se concentre sur le textile, ce qui ne l’empêche pas de développer, en 2002, une activité d’aquaculture de crevettes dans la région de Diego Suarez (nord de la Grande île). OSO Farming est un modèle du genre avec ses 425 hectares de bassins édifiés dans un vaste domaine familial de 3 717 hectares.

La ferme aquacole du groupe Socota, avec ses 425 hectares de bassins, a vu le jour dans un vaste domaine familial de 3 717 hectares. Une ceinture verte, au bord de l'océan, dont l'environnement a été protégé, ce qui a contribué à obtenir le label bio pour les crevettes. - Alain Foulon

La ferme aquacole du groupe Socota, avec ses 425 hectares de bassins, a vu le jour dans un vaste domaine familial de 3 717 hectares. Une ceinture verte, au bord de l'océan, dont l'environnement a été protégé, ce qui a contribué à obtenir le label bio pour les crevettes.

Cette ferme aquacole a été la première au monde à obtenir, en 2006, le label bio AB délivré par le ministère de l'Agriculture français pour ses crevettes d'élevage vendues sous la marque OSO. L’activité n’est pas de tout repos dans un contexte malgache parfois très difficile. Ainsi, en 2003, la seconde grande crise électorale entraîne sept mois d’inactivité. Mais Salim Ismail ne désarme pas et regarde toujours plus loin, bien au-delà de son île natale. En 2009, Socota fait une entrée significative dans le capital de la Maison Reynaud (groupe Atlantys), un leader sur le marché français de la distribution de produits de la mer qui commercialise d’ailleurs les crevettes OSO, d’où la connexion. 2009, c’est aussi l’année d’une nouvelle crise dans la Grande île et, à l’international, le marché du textile subit de profonds bouleversements qui affectent Maurice. Salim Ismail repense sa stratégie et ferme son usine mauricienne de fabrication de tissus en veillant au reclassement de ses 500 salariés.

TOUJOURS PLUS DE CONFECTION

L’activité se replie sur Antsirabe, à Madagascar, où elle s’intègre à un vaste ensemble industriel (90 000 mètres carrés de bâtiments) avec une zone résidentielle pour ses cadres. Socota développe la confection avec un bureau de design à Paris et exporte de plus en plus en Afrique du Sud pour des clients comme Woolworth.

La stratégie consiste à développer les unités de confection et de passer de 6 à 12 millions de pièces en 2015. - Socota

La stratégie consiste à développer les unités de confection et de passer de 6 à 12 millions de pièces en 2015.

Quelque 60% des tissus produits par le groupe le sont désormais pour ses propres besoins en confection, le reste étant destiné à la zone franche malgache. « On peut estimer le marché mondial de l’habillement à 400 milliards de dollars, explique Salim Ismail. Il y a des choses à faire car Madagascar demeure très compétitive. » Il s’agit donc pour lui de développer les unités de confection et de passer de 6 à 12 millions de pièces en 2015. Des investissements plus « abordables » que dans la production de tissu. En effet, la création d’un emploi dans la confection est estimée à 10 000 dollars, mais c’est 200 000 dans la fabrication de tissu où les équipements industriels sont nettement plus lourds. Ce développement se fera dans le respect d’une certaine culture de l’entreprise qui se veut responsable sur les plans social et environnemental. C’est d’ailleurs pourquoi Socota a fait appel au cabinet réunionnais Be Green Engineering, spécialisé dans le « Green Building », pour concevoir son nouveau siège social de Tananarive, mais aussi bientôt pour la rénovation et l’extension de son site industriel. Disposant de terres, Salim Ismail a aussi des ambitions dans l’agriculture et voudrait relancer la production de coton.
Du côté de Maurice, où siège désormais la holding du groupe, il a lancé un ambitieux programme immobilier sur le site de l’ancienne usine. Socota est en effet propriétaire d’une surface de 10 hectares et bénéficie de son emplacement stratégique, à Phoenix.

Un ambitieux programme immobilier a été lancé sur le site de l’ancienne usine de Maurice. Socota est en effet propriétaire d’une surface de 10 hectares et bénéficie de son emplacement stratégique, à Phoenix. - Socota

Un ambitieux programme immobilier a été lancé sur le site de l’ancienne usine de Maurice. Socota est en effet propriétaire d’une surface de 10 hectares et bénéficie de son emplacement stratégique, à Phoenix.

Un « business park » a commencé à voir le jour et propose des bureaux en location. Et là encore, il s’agit d’opter pour du développement durable avec, notamment, de la production d’électricité à partir de panneaux photovoltaïques. « Je crois que c’est dans notre riche héritage de valeurs que réside le secret de notre résilience », conclut Salim Ismail.
 

SALIM ISMAIL

Il préside depuis 1989 le groupe Socota fondé par son père en 1930. Chevalier de la Légion d’honneur (France) et Commandeur de l’Ordre national de Madagascar, il a été, de 2002 à 2005, vice-président de l’Association industrielle africaine (AIA) et, de 2000 à 2008, membre du conseil d’administration de la Fédération internationale de l’industrie textile (ITMF). Salim Ismail est membre du Brains Trust de l’Evian Group à IMD et, depuis 2011, membre du Global Agenda Council du WEF (World Economic Forum) sur le Commerce et l’Investissement. Ingénieur formé à l’ENSISA de Mulhouse (1962), il a obtenu un MBA de la Sorbonne Graduate Business School de Paris (1963). Il est Alumni d’IMD Lausanne, suite à sa participation aux programmes Orchestrating Winning Performance (2010) et The New Age of Engagement for CEOs (2012 et 2013).



 

SOCOTA PHOENICIA : UN BUSINESS PARK TRÈS TENDANCE - Davidsen ArnachellumSOCOTA PHOENICIA : UN BUSINESS PARK TRÈS TENDANCE

Premier gros investisseur malgache à Maurice en 1987 avec son usine de fabrication de tissus, Socota reste ancré dans ce pays malgré sa fermeture en 2009. Sa holding de tête a quitté le Luxembourg pour Maurice et le groupe s’est aussi lancé dans l’immobilier. Étant propriétaire du site de 10 hectares où se situait l’usine à Phoenix, il veut en faire un ensemble immobilier de référence. Un « business park » a déjà commencé à voir le jour avec une première tranche de bureaux qui sont proposés à la location à 375 roupies (9,40 euros) le mètre carré. L’ensemble se veut harmonieux, avec un design soigné et très « tendance ». Plus de 3 000 mètres carrés ont déjà trouvé preneurs dont un pôle d’entreprises de biotechnologies qui sera suivi d’un pôle de services financiers. Une ferme solaire d’1 mégawatt est prévue sur 2015-2016 et une première unité de 50 kilowatts est déjà expérimentée. À terme, le but est d’atteindre un maximum d’autoconsommation. Les espaces verts sont préservés dans le but de renforcer ce côté « Green Building » dans l’air du temps. Le projet ne se limite pas à des bureaux, il s’agit de donner le jour à un véritable village avec aussi de petits immeubles d’habitation destinés à la classe moyenne. L’investissement devrait atteindre au total les 60 millions d’euros, mais le groupe Socota, promoteur de l’opération, avance prudemment en prenant en compte l’évolution du marché immobilier.
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« Madagascar est un pays extraordinaire où l’on peut réussir des choses étonnantes. » Passionné par son pays natal, où son grand-père maternel a fait souche en 1860 et son père en 1930, Salim Ismail n’a pourtant pas la nationalité malgache… Simplement parce qu’il ne l’a jamais demandée et qu’on ne lui a jamais proposée. Il est comme ça, cet entrepreneur athlétique qui ...