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Tariq Ramadan, une imposture selon Ian Hamel

9 aoû 2020 | PAR Alexandre Karghoo
Ian Hamel aux côtés de Youssef al-Qaradhawi, prédicateur et théologien d’origine égyptienne, proche des Frères musulmans. Ce dernier serait « le parrain » de Tariq Ramadan.
Spécialiste de l’islam radical, journaliste d’investigation et correspondant du « Point » (magazine hebdomadaire français) à Genève, Ian Hamel vient de publier, début 2020, « Tariq Ramadan : Histoire d’une imposture ». Il avait publié un premier livre sur le prédicateur suisse en 2007. Il y ajoute de nouveaux éléments, à charge…
L’Éco austral : En attaquant Tariq Ramadan, vous vous en prenez, souvent violemment, à ses proches et à ses soutiens. Comment justifiez-vous cela ? N’auriez-vous pas gagné en clarté et crédibilité en vous cantonnant à moins d’angles d’attaque ?
 
Ian Hamel : Il me semble difficile de rédiger la biographie d’une personne sans s’intéresser à son environnement, notamment familial. Le grand-père de Tariq Ramadan est le fondateur des Frères musulmans égyptiens, dont l’ambition est d’établir « un pouvoir islamique sur toute la terre ». Son père, Saïd Ramadan, gendre d’Hassan al-Banna, est venu implanter la confrérie en Europe. Tariq Ramadan n’a jamais désavoué ni son grand-père ni son père, bien au contraire. Quant à son Frère Hani, qui a été licencié de l’enseignement à Genève pour avoir justifié la lapidation, il a affirmé que c’était la fornication qui était à l’origine du coronavirus. Tariq Ramadan l’a-t-il désavoué ? Non. Qui trouve-t-on dans le conseil d’administration du Centre islamique de Genève ? Uniquement la famille Ramadan. Connaissez-vous beaucoup de mosquées qui appartiennent à une seule famille ? Je n’attaque pas violemment ces personnes, ce sont des faits qui reposent sur de multiples enquêtes, des centaines de documents, des dizaines de témoignages, notamment de musulmans.
 
Vous avez écrit un premier livre sur Tariq Ramadan en 2007, pourquoi vous êtes-vous relancé dans cette démarche ? N’êtes-vous pas en train de frapper un homme à terre en plein procès et dont la culpabilité n’est donc pas prouvée ?  
 
Il a plus de dix ans que je dénonce l’imposture Ramadan dans la presse, notamment dans le magazine Le Point. Une imposture au niveau de ses diplômes. Il prétendait être professeur de philosophie et d’islamologie à l’université de Fribourg alors qu’il enseignait le français dans un collège à Genève. Il prétendait faire bénévolement des conférences, alors qu’il se faisait grassement payer. De plus, il percevait 35 000 euros par mois du Qatar. Savez-vous qu’il a une maison à Londres ? Un appartement à Montmartre, qu’il a payé cash, 600 000 euros, alors qu’il prétendait vivre avec 4 800 euros par mois ? Toutes les femmes qui ont porté plainte contre lui vivent un véritable calvaire. Je ne suis pas un journaliste de faits divers, je suis un enquêteur. Dans mon livre, qui compte près de 500 pages, à aucun moment je n’ai écrit que Tariq Ramadan était coupable. Je n’en sais rien. C’est à la justice d’en décider. Il est toujours présumé innocent.
 
Imaginons que Tariq Ramadan soit innocenté, que restera-t-il de votre livre ? Il semble avoir repris son travail d’intellectuel, ne serait-ce qu’en ligne, et avoir toujours la sympathie de nombreuses personnes.
 
L’essentiel de mon livre n’est pas sur ces affaires d’accusations de viols, mais sur ses multiples impostures. Je ne me suis apparemment pas trompé puisque la communauté musulmane l’a lâché. Même les Frères musulmans en France l’ont désavoué. Ses proches lieutenants lui tournent le dos. Plus aucune mosquée ne veut le recevoir. Tariq Ramadan a été contraint de reconnaître une vie privée dissolue. Cela, bien évidemment, le regarde, sauf que depuis 25 ans il ne cessait de donner des leçons de morale. Il suffit d’écouter la cassette « Les grands pêchés », enregistrée à La Réunion : il reproche aux musulmans d’aller dans les piscines mixtes ! Je collabore depuis plus de 15 ans à oumma.com, le principal site musulman francophone. Les responsables de ce média vous diront que plus aucune personnalité musulmane un peu connue ne soutient aujourd’hui Ramadan.
Par ailleurs, un rapport demandé par le gouvernement genevois, publié en novembre 2018, est accablant pour Tariq Ramadan lorsqu’il était enseignant dans un collège à Genève de 1984 à 2004. Mais comme il y a prescription, il ne peut plus être condamné. En revanche, la souillure reste.
 
Les partisans de Tariq Ramadan vous accusent d’avoir poussé certaines présumées victimes à porter plainte. Vous reconnaissez dans votre livre en connaître certaines. Quelle est votre relation avec ces femmes et quel rôle avez-vous joué ?
 
Je n’ai jamais rencontré les femmes qui ont déposé plainte contre Tariq Ramadan en France et en Suisse. Pour preuve, je suis journaliste au Point, je n’ai jamais publié un seul entretien de l’une de ses accusatrices dans le magazine. Certaines ont effectivement pris contact avec moi, notamment après leurs plaintes. Ce qui est logique de leur part, ayant précédemment écrit un livre sur Ramadan. Je suis sans doute l’enquêteur qui le connaît le mieux, étant en poste à Genève. J’ai interviewé Ramadan à plusieurs reprises, ainsi que son frère Hani. J’ai rencontré en Égypte le dernier frère d’Hassan al-Banna, ainsi que le fils d’Hassan al-Banna.
Les accusations portées contre moi par les partisans de Ramadan sont ridicules, et toujours anonymes. C’est souvent Tariq Ramadan lui-même et quelques proches qui occupent leurs journées à débiter des insanités sur les réseaux sociaux. Aucune publication sérieuse ne reprend cette propagande. Je n’ai réalisé en tout et pour tout qu’une seule interview d’une des plaignantes, celle de « Christelle », par mail. Elle est publiée à la fin de mon livre.
 
Vous remettez en question la légitimité de Tariq Ramadan en tant qu’intellectuel, réformateur et représentant de communautés musulmanes en Europe, surtout en France. La popularité, l’impact et l’aura de Tariq Ramadan avant sa chute ne le légitimisent-ils pas ?

 
Je n’ai jamais parlé de légitimité. Je ne suis pas musulman. Je n’ai jamais nié que Tariq Ramadan était populaire avant sa chute, essentiellement dans le monde francophone, car en Grande-Bretagne et aux États-Unis, il n’a jamais percé. En quoi est-il réformateur ? Trouvez-moi une seule réforme qu’il aurait proposée ! Je constate qu’il y a de très nombreux intellectuels musulmans, des universitaires, notamment en France, beaucoup plus compétents que Ramadan. Malheureusement, ils n’étaient pas invités comme lui sur les plateaux de télévision. Dans l’un de ses livres, Tariq Ramadan raconte qu’il a passé 14 mois en Égypte et que cela a été suffisant pour tout savoir sur les sciences islamiques ! Imaginez un étudiant en histoire ou en philosophie qui, après une année universitaire, déclarerait tout connaître de la matière étudiée.
 
Votre livre vous présente comme un « spécialiste de l’islam radical ». Tariq Ramadan est loin d’être le représentant de cet islam. Ne vous attaquez-vous pas au mauvais ennemi ?
 
Si Tariq Ramadan n’a pas de sympathies pour l’islam radical, que faisait-il à Khartoum auprès de Hassan al-Tourabi, surnommé « le pape noir du terrorisme » en 1993 ? À quel moment a-t-il critiqué son grand-père ? Ou Youssef al-Qaradhawi, qui justifie que l’on puisse tuer les femmes, les enfants et les vieillards israéliens ? Pourquoi habitait-il au Qatar qui « sponsorise » les Frères musulmans et des organisations considérées comme terroristes, notamment les talibans. Il y a des dizaines d’exemples de double discours. Notamment concernant Mohamed Merah, présenté sur son site comme « un grand adolescent, un enfant désœuvré, perdu, dont le cœur est, de l’avis de tous, affectueux ». Il y a ses propos sur le 11 Septembre 2001, sur l’attentat contre Charlie-Hebdo, etc.
 
« Tariq Ramadan : histoire d’une imposture » de Ian Hamel - Éditeur Flammarion, janvier 2020 - Prix : 22 euros.

Ian Hamel

Diplômé de l’école de journalisme de Strasbourg, Ian Hamel a été journaliste au Quotidien de La Réunion dans les années 1980. Installé en Suisse à partir de 1989, il a collaboré à plusieurs titres de ce pays dont L’Agefi, quotidien de l’agence économique et financière à Genève. Il est correspondant du Point en Suisse depuis 1997. Spécialisé dans le journalisme d’investigation, on lui doit de nombreux ouvrages d’enquête dont Sarko & cie - La République des copains et des réseaux (L’Archipel, 2011), L’Affaire Segalat (Du Belvédère, 2013), Les Bettencourt - Derniers secrets (L’Archipel 2013), Banquier - Un Suisse dans le grand banditisme, écrit avec François Rouge (La Manufacture de livres, 2015), Le mystificateur - 25 ans dans l'ombre de Bernard Tapie (L’Archipel, 2019).
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