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Océan Indien

Thomas Vignaud : « Mon rêve est d'inviter les surfeurs réunionnais à plonger en shark feeding »

1 aoû 2020 | PAR Jacques Rombi | N°351
Thomas Vignaud en plongée aux Fidji avec des requins bouledogues. © Steve De Neef
Les spécialistes des requins dits dangereux (bouledogues, tigres et blancs) ne sont pas nombreux à travers le monde, encore moins dans notre région. Une belle occasion d'en savoir plus sur la crise requin qui secoue La Réunion et les solutions préconisées par Thomas Vignaud.

L'Éco austral : Chacun a son avis sur les attaques qui se sont succédées à La Réunion ces dernières années, on entend tout et n'importe quoi. D'après vous, comment expliquer que ces bouledogues, notamment, attaquent à La Réunion et pas ailleurs où ils sont également présents ? 
Thomas Vingaud
: Je travaille avec Eric Clua (voir notre horstexte - NDLR) principalement sur les requins réputés dangereux comme les bouledogues, tigres, blancs et océaniques et il est vrai que les morsures se font principalement par les bouledogues. Je préfère parler de morsures plutôt que d'attaques car ce n'est pas toujours le cas. Nous commençons à peine à les connaître au niveau biologique et dans leurs modes de fonctionnement. Nous savons que les bouledogues réunionnais bougent dans la région, notamment des Seychelles à Maurice et qu'ils sont spécialisés. C'est-à-dire que certains individus sont plutôt charognards, d'autres chasseurs. 
Concernant le problème spécifique des morsures sur les surfeurs, nous avons deux cas possibles qui tournent autour de la même idée qui est celle de goûter une proie. Dans le premier cas, il mord et s'éloigne pour voir ce qu'il se passe. La proie va t-elle réagir ? Est-ce un danger ? Dans le second cas, il mord et constate que ce n'est pas à son goût. Les requins préfèrent généralement des chairs plus riches en graisses. C'est pourquoi il faut vraiment qu'il soit affamé pour ingérer de la chair humaine, c'est vraiment exceptionnel. 
Nous supposons également que le sifflement émis par une planche de surf qui glisse sur la vague peut être un stimuli qui exciterait certains requins plus nerveux que les autres. Comme chez les êtres humains, il y a des individus plus agressifs que d'autres, mais il est possible qu'il ne s'agisse que de deux ou trois bouledogues, peut-être un seul. En tout cas, nous savons que certains requins ont des personnalités particulières qui peuvent les rendre plus dangereux que d’autres. 
Nous ne partageons pas l'idée généralement admise que le surfeur est comparable à une otarie ou une tortue vue d'en dessous. Non, le requin connaît bien ces proies et là, il chercherait plutôt à tester, à goûter. Même remarque pour la réserve marine qui attirerait les requins : il y en a beaucoup à travers le monde et ce n'est pas pour autant que les morsures de squales s'y sont développées. 

Les requins sont là depuis 350 millions d'années, les surfeurs depuis 35 ans, pourtant les hommes voudraient éliminer ce sublime animal par simple vengeance. Que faut-il faire pour limiter ces attaques ? 
Vous faites bien de parler de « limiter » les morsures car il faut rappeler que le risque zéro n'existe pas. Il suffit d'un seul individu dangereux pour semer la panique sur plusieurs années à La Réunion car il est possible qu'il continue à mordre. Essayer de le pêcher n'est pas la solution pour la simple raison qu'il n'est pas charognard. Ces requins « curieux », qui ont le malheur de goûter un surfeur, sont par définition des chasseurs de proies vivantes. Or, en appâtant avec des morceaux de poissons, on cible des charognards qui ne sont sûrement pas les auteurs des morsures. Au contraire, plus les requins ont accès à leurs proies naturelles, donc un écosystème en bonne santé, moins ils risquent de mordre ce qu’il ne connaissent pas. C’est une des raisons pour lesquelles il n’y a pas de morsures de prédation dans les zones proches de site de feeding : les requins ont à manger, s'ils ont vraiment faim, pourquoi aller se risquer à mordre une proie inconnue ? 
Pour limiter les morsures, il y a bien sûr le bon sens et la connaissance des conditions à risques. Ensuite, il y a de nombreuses solutions partielles en cours d’étude dont certaines me semblent intéressantes. J’ai aussi d’autres idées comme un contrôle de la population via le feeding, qui calmerait les requins, permettrait de leur faire comprendre que l’homme n’est pas une proie, et identifier les individus potentiellement dangereux.
 

« De nombreux pays réalisent des millions d’euros de recettes avec avec le tourisme requin. Pourquoi s'en priver ? »
« De nombreux pays réalisent des millions d’euros de recettes avec avec le tourisme requin. Pourquoi s'en priver ? »  
© Thomas Vignaud
 


En bref, vous suggérez de faire de cet handicap un atout. La Réunion et sa « crise requins » pourrait devenir un spot de shark feeding ? 
De nombreux pays réalisent des millions d’euros de recettes avec le tourisme requin et, si c'est bien fait, il a le mérite de réduire le risque de morsure. Pourquoi s’en priver ? Ça n’empêche pas de continuer à prendre d’autres mesures ou initiatives, certaines idées sont bonnes ! C'est à partir du moment où nous aurons une connaissance précise de ces populations, presqu’au cas par cas, et que les populations des deux îles (Maurice et La Réunion) seront bien sensibilisées, avec des programmes de recherche engagés par des professionnels, que les peurs pourront être atténuées et qu'un tourisme adapté pourra s'y développer. La cartographie mondiale montre clairement que les endroits où l'on pratique le shark feeding ne connaissent pas d'attaques, ou très peu. Mon rêve est d'inviter les surfeurs réunionnais à plonger en shark feeding et de les réconcilier avec cet animal fascinant. 
J’ai conscience que l’idée du shark feeding peut faire peur, voire paraître ridicule à certains. Comme le dit si bien le chercheur et conférencier Idriss Aberkane : « Toutes les révolutions dans l’histoire sont passées par ces trois phases dans l’ordre : ridicule, dangereux, évident... » À méditer ! 

Un ouvrage en préparation
 

Eric Clua est directeur de recherche au Centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement (Criobe – Perpignan et Polynésie française), dépendant du Centre national de recherches scientifique (CNRS). Avec Thomas Vignaud, ils préparent un ouvrage qui permettra de revisiter la problématique des morsures de requins avec les dernières avancées scientifiques et des concepts novateurs qui permettront de moderniser la gestion du risque. Une des clefs est de comprendre les requins dans leurs individualités, ainsi que la diversité des motivations réelles qui se cachent derrière les différents types de morsures.
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