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Maurice

Un nouvel avenir pour la canne à sucre

1 fév 2018 | PAR Jean-Michel Durand | N°326
Depuis 1978, Maurice a développé localement 17 types différents de sucres spéciaux non raffinés, à plus forte valeur ajoutée, pour des usages domestiques et industriels. Alteo
Après avoir réussi sa mutation en industrie cannière, la voici confrontée à de nouveaux challenges. Mais alors que la culture de la canne à sucre apparaissait comme un reliquat historique de l'économie locale, elle retrouve aujourd’hui de son intérêt. Au point même d'envisager son développement.

« Sans les réformes enclenchées dans l’industrie sucrière en 2000, elle aurait disparu ! Maintenant elle affronte d'autres challenges », martèle en décembre 2017 le Premier ministre mauricien, Pravind Jugnauth, alors qu’il remet leurs titres de propriété à des employés partant en retraite dans le cadre du Phasing out of Sugar Camps Project, un programme foncier mis en place par certains groupes pour leurs employés résidant dans les camps sucriers. Cette déclaration intervient peu après  la date du 1er octobre 2017 qui marque l'abolition du quota de sucre produit à partir de la betterave sur le marché européen. De fait, le secteur sucrier – devenu cannier – de l'île fait face à d'autres défis, qu'il a d’ailleurs anticipés voici 30 ans.

LA FIN DU ROI SUCRE

« Il y a encore 20 ou 30 ans, l'industrie sucrière était l'industrie principale de l'île. Elle faisait rentrer toutes les devises de notre économie », rappelle Jacqueline Sauzier, la secrétaire générale de la Chambre d'Agriculture. L'île profitait alors de conditions exceptionnelles, à savoir de « prix garantis avec un quota qu'il fallait fournir aux marchés européens. Bref, les choses étaient faciles, on n'avait pas de difficulté à commercialiser et à produire ». 
Mais la fin du Protocole sucre en 2008, en provoquant une baisse du prix du sucre de 35 %, va changer la donne. La part de l'industrie sucrière dans le produit intérieur brut (PIB) va fondre comme neige au soleil passant de 10 % en 1995 à 3 % aujourd'hui (dont 2,5 % pour la part sucre proprement dite). Preuve concrète de ce recul : les surfaces réservées à la canne sont passées en 10 ans de 70 000 hectares à 55 000 aujourd'hui. 
 

Patrick d'Arifat, CEO d'Alteo : " Notre prochaine centrale à très haute efficience produira 420 gigawatts dont 210 en énergie renouvelable avec 24 provenant de la paille. "
Patrick d'Arifat, CEO d'Alteo : " Notre prochaine centrale à très haute efficience produira 420 gigawatts dont 210 en énergie renouvelable avec 24 provenant de la paille. "  Davidsen Arnachellum
 

MÉCANISATION MASSIVE

L'industrie sucrière mauricienne s'est alors métamorphosée en industrie cannière. Elle a misé sur la mécanisation massive et la centralisation des usines, passées de douze à quatre  aujourd'hui, avec des ajustements sociaux qui ont sabré ses effectifs. Bref, il s'agissait de faire plus et mieux avec moins. Parallèlement, l'industrie s'est de plus en plus intégrée verticalement délaissant la production du sucre roux au profit de sucres raffinés et spéciaux à plus forte valeur ajoutée. 
Ces nouveaux produits se distinguent par leur granulométrie, leur teneur en humidité et leur couleur. « Maurice a développé localement, depuis 1978, 17 types différents de sucres spéciaux pour des usages domestiques et industriels », précise-t-on au Syndicat des sucres. Créée en 1951, cette organisation de 13 729 membres est l'unique responsable de la commercialisation du sucre produit à Maurice. Et avec 120 000 tonnes de sucres spéciaux produits annuellement, l'île se targue d’être l'un des plus gros producteurs mondiaux !
 

Jean-Michel Gérard, directeur de Terragen : « Nous maintiendrons des exploitations en développant une autre filière, celle de l'énergie pays »
Jean-Michel Gérard, directeur de Terragen : « Nous maintiendrons des exploitations en développant une autre filière, celle de l'énergie pays »  Davidsen Arnachellum
 

MISER SUR LA PRODUCTION ÉNERGÉTIQUE

Autre diversification : les groupes sucriers sont devenus des Independant Power Producers (IPP), des producteurs indépendants d'énergie. Ils produisent même plus de la moitié (55 %) de la puissance électrique nationale en brûlant dans leurs centrales thermiques un mix énergétique fait de bagasse, le résidu fibreux de la canne à sucre, et de (beaucoup) de charbon. Il y a peu, ces IPP ont introduit la paille de canne dont le pouvoir calorifique, selon les études, est de 3 300 kilocalories par kilo contre 6 000 pour le charbon. « Une tonne de paille peut produire un mégawatt », précise Jean-Michel Gérard, le directeur de Terragen, la filiale dédiée à la production énergétique du groupe Terra, un des IPP.
Preuve que cette activité est de plus en plus stratégique pour ces groupes, Alteo, la première société sucrière du pays en termes de production de sucres et de capitalisation boursière, va créer une centrale à très haute efficience. « Elle produira 420 gigawatts dont 210 en énergie renouvelable avec 24 provenant de la paille. L'usine aura une capacité de 50 mégawatts à 110 bar de pression et encouragera la production de biomasse. Pour cela, nous allons investir 150 millions d'euros avec un retour sur investissement sur 20 ans », fait valoir Patrick d’Arifat, son Chief Executive Officer.
Et alors que beaucoup de contrats signés avec le Central Electricity Board (CEB), l'EDF mauricien, vont arriver à échéance, « il nous apparaît nécessaire de penser à un nouveau prix au kilowatt lié à la paille de canne », insistent unanimement les deux directeurs. Ce nouveau tarif fera office de subventions pour inciter à son exploitation optimale. « Cela permettrait au pays de réduire l'importation de 70 000 tonnes de charbon équivalent à 5,6 millions de dollars. Et selon nos études, le potentiel de la paille de canne s'élève à 120 gigawatts par an, estimation basse ! », détaille le directeur de Terragen.
 

De gauche à droite : Éric Guimbeau, Chief Executive Officer du Groupe Saint Aubin ; Thierry Merven, Group Chief Executive Officer de Beau Vallon & Groupe Union ; Mahen Seeruttun, le ministre de l'Agro-industrie et de la Sécurité alimentaire ; Pravind Jugnauth, le Premier ministre mauricien, et Jacques D'Unienville, Chief Executive Officer d'Omnicane Ltd, ont assisté à la remise de titres de propriété à des employés partant en retraite dans le cadre du programme Phasing out of Sugar Camps Project.
De gauche à droite : Éric Guimbeau, Chief Executive Officer du Groupe Saint Aubin ; Thierry Merven, Group Chief Executive Officer de Beau Vallon & Groupe Union ; Mahen Seeruttun, le ministre de l'Agro-industrie et de la Sécurité alimentaire ; Pravind Jugnauth, le Premier ministre mauricien, et Jacques D'Unienville, Chief Executive Officer d'Omnicane Ltd, ont assisté à la remise de titres de propriété à des employés partant en retraite dans le cadre du programme Phasing out of Sugar Camps Project.  PMO
 

DEVENIR DES PROMOTEURS IMMOBILIERS

L'autre solution développée par les groupes sucriers a été de développer des pôles immobiliers dédiés aux étrangers. Pour résumer, une partie de leurs terres a été transformée en Integrated Resort Scheme (IRS) et Real Estate Scheme (RES). « Ces développements sont liés à l'obligation de l'industrie de se remettre en question. Certaines terres ne pouvant pas être mécanisables, le secteur a négocié avec l'État pour développer ces programmes RES et IRS, cela pour répercuter le coût de la mécanisation et des plans sociaux », indique Jacqueline Sauzier.
Cette stratégie a (très) bien fonctionné, puisque malgré une forte concurrence internationale, l'immobilier à Maurice a capté, selon la Banque centrale, 59,4 % des 12,3 milliards de roupies (307,5 millions d'euros) d'investissements directs étrangers (IDE) reçus par Maurice de janvier à septembre 2017. 

POUR UN RETOUR DE LA CANNE 

Malgré toutes ces stratégies, la secrétaire générale de la Chambre d'Agriculture estime que la canne à sucre a encore un bel avenir à Maurice. « Aujourd'hui, nous produisons de la bagasse, de la mélasse, des sucres spéciaux, du rhum et de l'énergie. Or, on s'aperçoit que nos quatre usines sont sous-utilisées faute d'entrants ! Cela conduit à une hausse de nos coûts de production et donc à une baisse de notre compétitivité sur le marché mondial ! », fait-elle valoir. « De fait, pour faire tourner nos centrales thermiques, il nous faut plus d'entrants. En résumé, pour être plus compétitif, il faut plus de terres dédiées à la canne », renchérit Patrick d’Arifat, le CEO d'Alteo.
L'État le rejoint d'ailleurs sur ce point. Il a dédié 50 millions de roupies (1,25 million d'euros) dans le dernier Budget pour replanter de la canne à sucre. « Finalement, cette plante qui est intrinsèquement lié à l'histoire économique de notre pays, et ce depuis le début, fait partie aussi de son avenir ! », commente Jacqueline Sauzier. La boucle est bouclée.

ALTEO, OMNICANE : LA CARTE AFRICAINE
Si le secteur cannier mauricien a su sortir de sa dépendance envers le marché européen pour écouler ses productions, d'autres ont fait le choix de s'installer directement à l'étranger, c'est le cas d'Alteo. Le groupe s'est déployé au Kenya et en Tanzanie où les seuls marchés locaux suffisent à rentabiliser la production. Il avait récupéré des équipements de sucreries de Maurice ayant cessé leurs opérations.
Aujourd'hui, Alteo avec ses trois implantations à Maurice et dans ces États d'Afrique de l'Est produit 350 000 tonnes de sucre par an. Autre groupe sucrier mauricien qui joue la carte africaine : Omnicane.
LE RHUM MAURICIEN S’EXPORTE BIEN
Alors que depuis 2003, l’État a défini un label mauricien pour le rhum, ce n'est qu'avec le démantèlement effectif des accords préférentiels que les groupes sucriers se sont réellement intéressés à la production de cet alcool. Elle restait alors assez confidentielle... Et les résultats ont donné leurs fruits puisque selon le site Internet spécialisé arhum.fr, depuis 2010, les recettes de l’exportation de rhum de Maurice ont augmenté de 177 % ! 
Certains rhums mauriciens sont régulièrement récompensés comme le New Grove Single Cask Millésimes 2007 de Grays qui a été sélectionné en octobre 2017 par les membres de la Confrérie du Rhum qui compte près de 30 000 adhérents à travers le monde ! Aujourd'hui, ce secteur compte 16 producteurs à Maurice. Depuis 2013, ils opèrent au sein d’une association, la Rum Producers Association of Mauritius (RPAM). Son objectif, créer un socle commun pour une future réglementation et réaliser des événements comme la Rum Fest.
LES PETITS PLANTEURS CHOUCHOUTÉS
Pour redonner du souffle au secteur, les groupes canniers incitent les petits producteurs, frappés de plein fouet par la baisse du prix du sucre sur le marché mondial, à maintenir leur exploitation. Par exemple, le groupe Alteo « a créé depuis 20 ans une structure, Alteo Planters Services Ltd (APS), dédiée à cela », indique Patrick d’Arifat, son Chief Executive Officer. APS a pour objectif de fournir des services de récolte « à la carte », de gérer les baux « métayers » et fournir des conseils aux planteurs de canne à sucre. 
Un de ses programmes fournit gratuitement aux planteurs éligibles des installations de préparation des terres et des cannes ainsi que des subventions pour couvrir les dépenses liées au travail et aux intrants tels que les engrais et les herbicides. Cela a permis à un certain nombre de petits planteurs de canne à sucre de replanter leurs champs.

 

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Un nouvel avenir pour la canne à sucre

« Sans les réformes enclenchées dans l’industrie sucrière en 2000, elle aurait disparu ! Maintenant elle affronte d'autres challenges », martèle en décembre 2017 le Premier ministre mauricien, Pravind Jugnauth, alors qu’il remet leurs titres de propriété à des employés partant en retraite dans le cadre du Phasing out of Sugar Camps Project, un programme foncier mis en place par cert...