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Afrique du Sud

Un pays en cours de tiers-mondisation

7 sep 2014 | PAR Bernard Lugan | N°287
En 2013, la population sud-africaine se composait de 52 982 000 habitants divisés en quatre groupes : les Noirs (79,8%), les Métis (9%), les Blancs (8,7%) et les Indiens (2,5%). - Stocklib/Peter Hermes Furian
Alors que les élections qui viennent de se dérouler en Afrique du Sud ont montré la persistance des clivages raciaux, ce pays affiche un bilan particulièrement désastreux vingt ans après la fin de l’apartheid et l’arrivée au pouvoir de l’ANC.

Selon le Rapport économique sur l’Afrique pour l’année 2013, rédigé par la Commission économique de l’Afrique (ONU) et l’Union africaine (en ligne), pour la période 2008-2012, l’Afrique du Sud s’est classée parmi les cinq pays les moins performants du continent sur la base de la croissance moyenne annuelle, devançant à peine les Comores, Madagascar, le Soudan et le Swaziland. Au mois de mars 2014, plusieurs organismes spécialisés annoncèrent que le Nigeria avait ravi à l'Afrique du Sud son rang de première économie du continent (1).

Qu'on le veuille ou non, l'Afrique du Sud a donc régressé depuis l'accession au pouvoir de l'ANC en 1994. Pourquoi ?

UNE LENTE ET CONSTANTE DÉGRADATION ÉCONOMIQUE

« En Afrique du Sud, la situation est pire que sous l’apartheid. La seule chose qui a changé, c’est qu’un gouvernement blanc a été remplacé par un gouvernement de Noirs », a déclaré Julius Malema, le bouillant leader noir de l’EFF qui combat l'ANC au nom de la nécessité d'une révolution raciale à l'image de celle du Zimbabwe. Exclu de l’ANC en 2012 en raison de ses virulentes attaques contre la direction du mouvement, Julius Malema, ancien chef de la Youth League, résume ainsi en une phrase le sentiment de nombre de ses compatriotes tout en traduisant une réalité : les Noirs sud-africains ont certes obtenu le droit de vote, mais ils sont plus malheureux qu'avant 1994. Un chiffre illustre ce naufrage : le revenu de la tranche la plus démunie de la population noire, soit plus de 40% des Sud-africains, est aujourd’hui inférieur de près de 50% à celui qu’il était sous le régime blanc d’avant 1994 (2) :

  • - Les services publics ne remplissent plus leurs obligations de base. Le système éducatif est en perdition, les transports chaotiques.
  • - Le maillage médical qui existait du temps des Blancs n'est plus qu'un souvenir et le développement du sida illustre l'effondrement d'un système de santé qui, avant 1994, était le plus performant du continent en plus d'être gratuit pour les Noirs. Aujourd'hui, en 2014, un sud-africain sur huit est séropositif et la maladie progresse puisque
  • l'on comptait 5 millions de malades en 2008 et près de 7 millions en 2012, selon les chiffres officiels communiqués le mardi 1er avril 2014 par les services de presse du ministère de la Santé. Au mois de janvier 2014, 2,4 millions de personnes étaient traitées aux ARV (anto rétrovirus).Toujours selon les chiffres officiels car l'Afrique du Sud n'hésite pas à tenir des statistiques raciales, le taux de prévalence était de 15% chez les Noirs, de 3,1% chez les métis, de moins de 1% chez les Indiens et chez les Blancs.
  • - L'insécurité menace les plus pauvres car ils ne peuvent pas se réfugier dans des ensembles urbains protégés.
  • - Le chômage est devenu un véritable fléau. Au second trimestre 2013, selon les chiffres officiels, il touchait 25,6% de la population active ; en réalité, ce sont 40% des actifs qui sont sans emploi. En 2013, près de 17 millions de Noirs, sur une population de 53 millions d’habitants, ne survécurent que grâce aux aides sociales, ou Social Grant, qui leur garantit le minimum vital.
  • - Avec 1,6% de croissance en 2013, le pays est entré en stagflation.
  • - Postulé entre 2,9% et 3,5% à moyen terme grâce aux programmes de construction d’infrastructures décidés par l’État, ce taux de croissance ne permettra toujours pas - même s'il est atteint - de faire reculer le chômage car il faudrait une croissance de 6% à 7% par an durant au moins une décennie pour faire baisser la courbe du chômage.

La déception est donc immense car, en dehors d'une petite poignée d'apparatchiks de l'ANC, les Blacks Diamonds, ces profiteurs qui se sont outrancieusement enrichis en pillant le pays grâce à leur position politique, le lot commun de la population noire est la misère. Une bourgeoisie noire s’est cependant développée qui a donné naissance à une classe moyenne noire dont les revenus ont poussé à la consommation intérieure et qui
s’est endettée auprès des banques. Mais l'apparition de cette nouvelle classe est artificielle car elle résulte essentiellement du gonflement du secteur public avec une multiplication des emplois de bureau et d’enseignement, des mesures de discrimination mises en place au cours des quinze dernières années et du gonflement des salaires dans le secteur public qui sont supérieurs à ceux du secteur privé.
Ce phénomène n’est donc pas le résultat de la création d’entreprises, donc d’emplois.

[1] Cette annonce économique cache une réalité politique qui est que le Nigeria est en phase d'explosion. Voir à ce sujet le numéro du mois d'avril 2014 de l'Afrique Réelle.
[2] Institut Stats SA.

En 2013, près de 17 millions de Noirs, sur une population de 53 millions d’habitants, ne survécurent que grâce aux aides sociales, ou Social Grant, qui leur garantit le minimum vital. - Stocklib/Peter Wollinga
 

La violence comme seul moyen d’expression

N'étant jamais entendus par la cleptocratie qui a fait main basse sur le pays, les laissés pour compte n'ont plus que la violence pour s'exprimer ; c'est ce qui explique pourquoi l'Afrique du Sud est quotidiennement secouée par des mouvements sociaux de plus en plus violents et qui prennent parfois un tour quasi insurrectionnel. En Afrique du Sud, les mouvements sociaux de protestation qui sont de plus en plus nombreux sont en effet de plus en plus violents. Le 6 février 2014, la police, par la voix de l’Acting Gauteng Provincial Commissioner, le lieutenant général Lesetja Mothiba, a ainsi donné les chiffres suivants pour la seule province de Gauteng, la région de Johannesburg :
- 569 mouvements de protestation ont eu lieu au cours des mois de novembre 2013 à janvier 2014, dont 122 avec violence.
- Ces mouvements ont entrainé la perte de centaines de millions de rands en infrastructures publiques. Par exemple, début février 2014, à Bronkhorspruit, une clinique et une bibliothèque municipale ont été incendiées.
Cette tendance se retrouve à l’échelle nationale puisque, pour ce qui est des trois dernières années, le ministre de la Police, Nathi Mthetwa, a donné les chiffres suivants :
- 2010/2011 : protestations pacifiques 11 843 contre 974 protestations violentes ;
- 2011/2012 : protestations pacifiques 10 832 contre 1 226 protestations violentes ;
- 2012/2013 : protestations pacifiques 10 517 contre 1 882 protestations violentes.

Toujours selon le ministre de la Police, dans la presque totalité des cas, ces mouvements ont été dirigés contre des municipalités gérées par l’ANC et cela afin de protester contre la non fourniture des services promis et contre des pouvoirs locaux corrompus.
Aujourd’hui, pour la population, la violence est donc le seul moyen de se faire entendre. Face à ce climat de quasi insurrection « douce », le ministre de la Police a averti que ses forces sont « en état de siège ». Pour certains observateurs, la police qui réagit d’une manière disproportionnée est en partie responsable de la dégradation de l'ordre public. Pour mémoire, la police sud-africaine est à 95% composée de Noirs.
  • BERNARD LUGAN
    Historien français spécialiste de l'Afrique où il a enseigné de nombreuses années, Bernard Lugan est l'auteur d'une multitude d'ouvrages. On peut citer, parmi les plus récents : "François Mitterrand, l'armée française et le Rwanda" (éd. du Rocher, 2005), "Pour en finir avec la décolonisation" (Éditions du Rocher, 2006), "Rwanda : contre-enquête sur le génocide" (Éditions Privat, 2007), "Histoire de l’Afrique des origines à nos jours" (Ellipses, 2009), "Histoire de l’Afrique du sud des origines à nos jours" (Ellipes, 2010), "Histoire du Maroc des origines à nos jours" (Ellipses, 2012), "Décolonisez l’Afrique !" (Ellipses, 2012), "Histoire des Berbères – Un combat identitaire pluri-millénaire" (Bernard Lugan Éditeur, 2012), "Mythes et manipulations de l’histoire africaine – Mensonges et repentance" (Bernard Lugan Éditeur, 2012), "Les guerres d’Afrique des origines à nos jours" (Éditions du Rocher, 2013). Bernard Lugan est professeur à l’école de guerre à Paris et il enseigne aux écoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il est conférencier à l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) et expert auprès du TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda-ONU). Il édite par Internet la revue "L’Afrique Réelle".

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