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Monde

Vous feriez bien de vous déconnecter

1 fév 2018 | PAR Farid Gueham | N°326
Se déconnecter de temps en temps, c’est se donner les moyens d’être fidèle à la maxime de Goethe : « N’oublie pas de vivre ». Stocklib/Anastasia Nevestenko
La déconnexion semble participer d’une amélioration de la qualité de vie dans nos sociétés contemporaines. Et la question dépasse la seule accélération technologique qui la replace aujourd’hui au cœur des débats.

« Regardons autour de nous. Le dos voûté, les individus déambulent dans les rues le nez collé aux petites machines qui les connectent au monde entier. Foule anonyme, mais connectée. Foule solitaire mais connectée. C’est la silhouette la plus familière de notre époque : passants penchés à l’écoute, mais de quoi ? » Rémy Oudghiri (1) est un témoin, celui d’un temps où il faut apprendre à vivre avec les nouvelles technologies sans tomber dans la servitude. Un mouvement en faveur de la déconnexion émerge. Et tous ceux qui débranchent partagent une ambition commune : reprendre le contrôle de leur vie.

L’ÈRE DE LA CONNEXION GÉNÉRALISÉE ET DE LA PERTE DE SENS

« Il faudrait reconnaître un jour, et bientôt peut-être, ce qui manque à nos grandes villes : des endroits silencieux, spacieux et vastes pour la méditation, pourvus de hautes et longues galeries pour le mauvais temps et le temps trop ensoleillé, où le bruit des voitures et le cri des marchands ne pénétreraient pas, où une subtile convenance interdirait, même au prêtre, la prière à haute voix : des constructions et des promenades qui exprimeraient, par leur ensemble, ce que la méditation et l’éloignement du monde ont de sublime. » Ces propos d’une modernité frappante et d’une contemporanéité saisissante sont extraits du Gai Savoir de Nietzsche. Au XIXe siècle déjà, la technique, bien avant l’invention d’internet, encourageait une certaine aspiration à la déconnexion, indépendamment des améliorations des conditions de vie qu’elle introduisait par ailleurs.
Dans une étude réalisée en France en 2012, près de 30 % des internautes reconnaissaient avoir souvent envie de se déconnecter, d’éteindre leurs appareils électroniques. On ne compte plus le nombre d’hôtels et de bars interdisant l’utilisation des smartphones, ordinateurs et tablettes. Toujours en France, le bloggeur Thierry Crouzet confesse avoir été victime d’un « Burn-out numérique », dans son ouvrage J’ai débranché. Et il relate son expérience, à la fois douloureuse et joyeuse, de retour à la vie réelle. 
En 1937, après l’instauration du Front Populaire et celle des congés payés, Paul Morand (2) déclarait : « Le travail cessant, il va falloir que nous apprenions à nous reposer ». Nous reposer, ce n’est pas cesser de travailler, mais apprendre à vivre avec, à trouver l’équilibre de notre vie telle qu’elle est bouleversée par les nouvelles technologies.

LA NAISSANCE D’UN MOUVEMENT : SLOW IS BEAUTIFUL

Et si ne pas être dans le coup, justement, devenait à la mode. Le succès de la culture vintage, ou le retour du vinyle, montre à l’envie que rien n’est durablement démodé et que les objets ou les pratiques du passé peuvent se parer des charmes nouveaux aux yeux des générations actuelles. Depuis plusieurs années, des voix s’élèvent, appelant à prendre plus de distance vis-à-vis des nouvelles technologies et de la course effrénée à la connexion. Chose étonnante, une grande partie de ces adeptes de la déconnexion sont en majorité technophiles.
Une étude publiée en 2012 par l’université UC Irvine, A pace not to be dictated by electrons, montre le rôle déterminant de notre rapport à nos messageries et le stress qu’il génère en entreprise. L’étude porte sur deux groupes d’individus, dont l’un des deux n’est plus connecté à internet pendant cinq jours. Les conclusions démontrent que le groupe déconnecté a non seulement continué à travailler, mais qu’il a été plus productif que le groupe connecté. L’avantage de la déconnexion est également démontré par la chercheuse Leslie Perlow. En partenariat avec l’université de Harvard et le Boston Consulting Group, elle a réalisé une étude sur un panel d’employés à qui l’on avait octroyé une demi-journée de déconnexion hebdomadaire. Les effets bénéfiques de cette déconnexion ont pu être mesurés dans la quantité de travail, dans l’état d’esprit et le management des équipes. « La déconnexion, dès lors qu’elle est anticipée et planifiée, apparaît sous cet angle comme un progrès en termes d’organisation du travail humain. »

LA DÉCONNEXION : UNE PRATIQUE INTEMPORELLE

L’envie de déconnexion est d’autant plus forte qu’elle traverse les âges et les époques. Si notre besoin de prendre de la distance vis-à-vis des technologies est la plus emblématique du XXIe siècle, depuis l’antiquité cette prise de distance se manifeste comme le besoin de revenir à une vie plus authentique. De « l’oisiveté studieuse » de Sénèque aux « rêveries » de Rousseau, en passant par la « vie simplifiée » d’Henry David Thoreau, ou même « l’art de l’interruption » d’Herman Hesse (3), l’homme doit se ménager des espaces de respiration, sans quoi il prend le risque de dépérir. En ce sens, Herman Hesse était un des précurseurs des mouvements contemporains faisant l’apologie du « slow ». Pour l’auteur, la vitesse, si grisante pour d’autres, altérait notre capacité à nous émerveiller et, par la même occasion, de jouir pleinement de nos succès et de notre vie. Figure paradoxale de Hermann Hesse : le vagabond, dont il admirait tant la liberté. Pour cet écrivain, les êtres les plus déconnectés, socialement, physiquement, sont en fait les plus connectés, à leur vie et à leurs besoins.

RESTER SOI-MÊME ET INVENTER DE NOUVELLES RÈGLES DE SAVOIR-VIVRE

Les nouvelles technologies ont installé dans nos vies de nouvelles pratiques, de nouvelles habitudes, plus ou moins respectueuses de la tranquillité, de l’intimité ou du confort d’autrui. Le manque de civilité est particulièrement mal ressenti par la population. Dans une étude Ipsos de 2009, 60 % des Français âgés de 15 ans et plus identifiaient le manque de savoir-vivre comme un des premiers motifs de stress. Les nouvelles technologies ne sont pas responsables de ce manque de savoir-vivre, mais elles l’amplifient, comme le suggérait avec humour une campagne publicitaire de la RATP ou les voyageurs irrévérencieux étaient représentés sous la forme d’animaux bruyants. Faut-il aller jusqu’à la mise en place d’un code de bonnes pratiques des nouvelles technologies ? En Suède, par exemple, nombre de réunions se déroulent dorénavant sans smartphone. Dans son ouvrage Alone Together, Sherry Turkle énumérait une liste de gestes envisageables pour un usage plus éthique et responsable des nouvelles technologies : couper son téléphone pendant un repas, l’éteindre en voiture, s’interdire de consulter son portable lors d’une cérémonie officielle ou d’un enterrement, ou même organiser des journées ou demi-journées sans emails et sans internet.
La déconnexion semble bien participer d’une amélioration de la qualité de vie dans nos sociétés contemporaines. Et la question dépasse la seule accélération technologique qui la replace aujourd’hui au cœur des débats. Se déconnecter de temps en temps, c’est se donner les moyens d’être fidèle à la maxime de Goethe : « N’oublie pas de vivre. »

(1) Rémy Oudghiri est sociologue, directeur général adjoint de Sociovision. Il analyse les signaux faibles et les tendances de fond en France et dans le monde. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont « Petit éloge de la fuite hors du monde » (Arléa, 2014).

(2) Paul Morand, né le 13 mars 1888 et mort le 23 juillet 1976 à Paris, est un écrivain, diplomate et académicien français.

(3) Hermann Hesse est un romancier, poète, peintre et essayiste allemand, puis suisse. Il a obtenu le prix Goethe, le prix Bauernfeld en 1905 et le prix Nobel de littérature en 1946 pour son roman « Siddharta ».

(*) Farid Gueham
Ce consultant est spécialisé dans les politiques publiques. Diplômé de l'Institut d’études politiques de Paris et de l'université Paris IX Dauphine, il est contributeur pour la Fondation pour l'innovation politique à travers le blog www.trop-libre.fr. Un blog fondé par David Valence et Christophe de Voogd, tous deux historiens et enseignants à Sciences Po, et désormais animé par Erwan Le Noan, avocat, consultant spécialiste de la concurrence et professeur à Sciences Po. « Trop Libre » a deux objectifs : 
- Être la plate-forme des idées innovantes, des pratiques réformistes en France et à travers le monde, résolument tourné vers l’international ;
- Être une plate-forme d’échanges où élus, responsables politiques, entrepreneurs et citoyens peuvent faire avancer le débat d’idées.
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« Regardons autour de nous. Le dos voûté, les individus déambulent dans les rues le nez collé aux petites machines qui les connectent au monde entier. Foule anonyme, mais connectée. Foule solitaire mais connectée. C’est la silhouette la plus familière de notre époque : passants penchés à l’écoute, mais de quoi ? » Rémy Oudghiri (1) est un témoin, celui d’un temps où il faut a...