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Bernard Lugan
Algérie

De l’eau dans le gaz des relations franco-algériennes

L’Algérie vient de rappeler en consultation son ambassadeur à Paris, puis elle a décidé de fermer son espace aérien aux avions français ravitaillant Barkhane. Des réactions aux déclarations musclées du président français Emmanuel Macron. Que faut-il en penser ?

Simple calcul électoral ou véritable et louable prise de conscience, le président Macron qui, jusque-là, parlait de la colonisation comme d’un « crime contre l’humanité », vient étonnamment de faire preuve de « virilité » en dénonçant le coeur du « Système » qui pompe la substance de l’Algérie depuis 1962. Deux points de la déclaration présidentielle ont littéralement ulcéré les dirigeants algériens : 
1) Les prédateurs qui dirigent l’Algérie survivent à travers une rente mémorielle entretenue par une fausse histoire. 
2) L’existence de l’Algérie comme nation est discutable puisqu’elle est directement passée de la colonisation turque à la colonisation française. Or les dirigeants d’Alger ne dénoncent jamais la première. 
Le président Macron aurait-il donc lu mon livre Algérie, l’histoire à l’endroit, expédié à l’Élysée au moment de la publication du lamentable Rapport Stora, et dans lequel la fausse histoire algérienne est démontée en dix chapitres ? On pourrait en effet le penser puisque l’Algérie vit effectivement au rythme d’une fausse histoire entretenue par une association sangsue, l’« Organisation nationale des moudjahidines » (ONM), les « anciens combattants ». Or, comme l’a déclaré l’ancien ministre Abdeslam Ali Rachidi, « tout le monde sait que 90 % des anciens combattants, les moudjahidine, sont des faux » (El Watan, 12 décembre 2015). J’ai ainsi démontré, toujours dans mon livre, que les moudjahidine furent en réalité cinq fois moins nombreux que les Algériens combattant dans les rangs de l’armée française. 
En 2008, Nouredine Aït Hamouda, député du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie), a lui-même pulvérisé cette fausse histoire et son mythe du 1,5 million de morts causées par la guerre d’indépendance. Un chiffre que tous les Algériens sérieux considèrent comme totalement fantaisiste, mais qui permet au « Système » de justifier le nombre surréaliste des veuves et des orphelins, soit deux millions de porteurs de la carte de moudjahidine et d’ayants-droit, dont les trois quarts sont des faux… 

Des anciens combattants de plus en plus nombreux 

Ces faux moudjahidine, qui vivent de la rente mémorielle née de la fausse histoire, bénéficient du troisième budget de l’État, juste derrière ceux de l’Éducation et de la Défense. Car, « originalité » algérienne, et contrairement à la loi naturelle voulant que plus on avance dans le temps, moins il y a de gens qui ont connu Abd el-Kader, en Algérie, tout au contraire, plus les années passent, et plus le nombre des « anciens combattants » augmente… Ainsi, fin 1962-début 1963, l’Algérie comptait 6 000 moudjahidine identifiés, 70 000 en 1972 et 200 000 en 2017… 
Comment regarder l’histoire en face quand, en Algérie, six décennies après l’indépendance, on obtient encore la carte d’ancien moudjahidine sur la simple déclaration de « faits d’armes » imaginaires ? La raison est que ses détenteurs ainsi que leurs ayants-droit touchent une rente de l’État, bénéficient de prérogatives, jouissent de prébendes et disposent de passe-droits. Cette carte permet également d’obtenir une licence de taxi ou de débit de boisson, des facilités d’importation, notamment de voitures hors taxes, des réductions du prix des billets d’avion, des facilités de crédit, des emplois réservés, des possibilités de départ à la retraite, des avancements plus rapides, des priorités au logement, etc. 
Dans ces conditions, toute remise en question de la fausse histoire entraînerait la ruine des prébendiers et la mort du « Système ». Voilà donc pourquoi les dirigeants algériens se sont directement sentis visés par les propos du président Macron. 
La situation économique, sociale, politique et morale de l’Algérie est à ce point catastrophique que des milliers de jeunes sans espoir tentent l’aventure mortelle de la haraga, la traversée de la Méditerranée. Quant au « Système », totalitaire et impuissant tout à la fois, acculé par la rue dans une impasse, il est aux abois. Réduit aux expédients et aux basses manoeuvres, afin de tenter de faire diversion, voilà pourquoi, totalement isolé diplomatiquement et coupé de sa propre population, il a ordonné une double offensive, à la fois contre le Maroc, d’où la rupture des relations diplomatiques avec Rabat (voir le numéro d’octobre de L’Afrique Réelle) et contre la France. Une fuite en avant suicidaire.  

Bernard Lugan

L'auteur

Historien français spécialiste de l’Afrique où il a enseigné durant de nombreuses années, Bernard Lugan est l’auteur d’une multitude d’ouvrages dont une monumentale Histoire de l’Afrique. Parmi les plus récents, on peut citer Mythes et manipulations de l’histoire africaine, L’Atlas historique de l’Afrique des origines à nos jours et Les guerres du Sahel des origines à nos jours. Il a été professeur à l’École de guerre, à Paris, et a enseigné aux écoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il a été conférencier à l’Institut des hautes études de défense national (IHEDN) et expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda-ONU (TPIR). Il édite par Internet la publication mensuelle L’Afrique Réelle.