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Madagascar

DÉCÈS DU JÉSUITE SYLVAIN URFER, Observateur engagé à Madagascar pendant un demi-siècle

Jésuite « de gauche », attentif à « réinjecter du message évangélique dans ses engagements », le père Sylvain Urfer (1941-2021) aura été pendant cinquante ans l’un des observateurs les plus perspicaces et souvent critique de la société malgache. En en payant parfois le prix, comme son expulsion du pays, « du fait du Prince », en 2007. Nous reproduisons l’entretien qu’il avait accordé en 2012 au magazine culturel malgache « No Comment ».

Alain Eid : No Comment publie en volume (1) vos chroniques Soatoavina (Traditions) sur la société malgache, parues en 2011 et 2012 dans le magazine. Quarante ans d’expertise sur Madagascar, ce n’est pas rien ?
Sylvain Urfer
: Plutôt cinquante. Mon premier contact avec l’île remonte à 1965 quand tout jeune scolastique (étudiant jésuite), ma licence de lettres classiques en poche, je choisis de faire un an de coopération comme enseignant au collège Saint-François Xavier de Fianarantsoa. Pour les gens de ma génération – pour moi en particulier qui entre au noviciat en 1958, en pleine guerre d’Algérie – l’Afrique est comme un monde neuf, s’engager pour elle une évidence. Je savais que j’y reviendrai et jusqu’à mon ordination en 1973, je m’y suis préparé avec trois ans de philo à la Faculté jésuite de Chantilly suivis d’une inscription à Sciences Po en octobre 68.

Étudiant jésuite en 68, ça voulait dire contestataire ?
Absolument. On se sentait en connexion avec l’esprit de Mai. On participait aux manifs. On organisait nos forums en interne à Chantilly avec nos propres cahiers de revendications. On y parlait de tout, du Jésus révolutionnaire, du mariage des prêtres… Je suis encore étonné de la façon dont les autorités jésuites de l’époque ont soutenu nos revendications. Mais il faut bien situer les choses : on est dans le sillage du concile Vatican II (1962-1965), on a tous envie de sortir du « bastion de l’Église », de s’ouvrir au monde. Depuis Pascal, on a plutôt l’image du jésuite aux ordres du « bastion », tapi dans l’ombre, manipulateur… Pascal, le pauvre… Excellent écrivain, mais complètement pris dans son univers de Port Royal. On lui doit un genre littéraire nouveau, le pamphlet anti-jésuite, repris plus tard avec brio par Voltaire, mais tout ça c’est du fantasme ! L’obéissance spéciale au pape, ce voeu propre à la Congrégation qui a tant fait couler d’encre, c’est tout simplement notre engagement à accepter toute mission qui nous sera donnée où que ce soit dans le monde. Ça ne veut pas dire qu’on est une machine de guerre au service du pape, on est d’abord un ordre missionnaire. La réalité est qu’il y a de tout chez les jésuites, des sensibilités de droite comme de gauche, des réactionnaires comme des progressistes…

Vous, c’est plutôt à gauche ?
Sans doute. À l’époque j’ai beaucoup de sympathie pour Gustavo Gutiérrez et tous ces évêques latino-américains qui militent pour ce qu’on appelle la « théologie de la libération ». Ce ne sont pas des marxistes, comme on l’a dit, mais des religieux qui se servent de l’analyse fondée surla lutte des classes pour en tirer une « praxis », un levier de prise du pouvoir au service des pauvres en Amérique du Sud. Rome a vite pris de la distance avec ce mouvement, mais « l’option préférentielle pour les pauvres » demeure un aspect fondamental de notre sacerdoce. Une façon de réinjecter du message évangélique dans notre engagement.

Aucune concession au marxisme ?
Comme prêtre, il m’est très difficile d’adhérer au matérialisme athée de Marx. J’ai consacré mon mémoire de troisième  année de philo au marxisme en Union Soviétique, sous la direction du père Henri Chambre, l’un des grands soviétologues de l’époque, et ma conviction est que tout dans ce courant depuis 1917, de Lénine à Pol Pot pour faire bref, n’est que dérive idéologique et improvisation permanente. Avec le lourd bilan humain que l’on sait. 

Le socialisme de Tanzanie, largement soutenu par la Chine de Mao, trouve pourtant grâce à vos yeux… 
Au tout début des années 1970, j’ai consacré un livre à la pensée de Nyerere (2), arrivé au pouvoir en 1964. Je suis sensible au fait qu’il ne cherche pas à absorber de façon mécanique la vague de socialisme marxisant qui touche l’Afrique, comme le fera plus tard Didier Ratsiraka. Il tient compte de la spécificité de la société africaine, fondée sur ce qu’il appelle l’Ujamaa, la confraternité. C’est le maître-mot de son idéologie et l’exact correspondant en swahili du fihavanana malgache, à savoir des relations sociales inscrites sur le mode de la parenté. Quand j’entends dire que le fihavanana est l’exception culturelle malgache, je sais que c’est inexact ! Il est présent dans toute l’Afrique subsaharienne et partout il pose le même problème : comment élargir cet esprit de solidarité fondé sur la parenté à l’espace plus large du pays, de la nation. En clair, comment passer du parent au citoyen. À Madagascar, l’horizon de la solidarité reste toujours le clan et l’ethnie, au-delà c’est chacun pour soi… 

C’est ce modèle social que vous avez en tête quand vous vous installez à Madagascar, en 1974 ?
J’arrive sans a priori. Je pense juste qu’il ne faut pas être uniquement dans les idées, qu’il faut aussi avoir les pieds sur terre. C’est ce qui me conduit à devenir curé d’Anosibe en 1980. Une des paroisses les plus pauvres de la capitale, le quartier de ceux qu’on appelle les Noirs, les descendants d’esclaves. Une fonction que je vais occuper pendant 25 ans. J’ai notamment poussé à la rénovation du marché d’Anosibe après que Marc Ravalomanana, devenu maire de Tana (3), eut obtenu les subventions auprès de la Banque mondiale. C’est après que nos rapports se sont gâtés entre lui et moi… 

Quand le politique a pris le dessus sur l’homme d’Église… 
Écoutez, moi je n’ai jamais fait de politique, jamais appelé à voter pour qui que ce soit. À moins de considérer que l’engagement social, c’est de la politique ? À partir des années 1980, comme conseiller auprès des évêques malgaches, mes seules prises de positions ont été dans la critique de tel ou tel aspect de mauvaise gouvernance. Pas par esprit partisan, uniquement parce que le message évangélique nous demande de réagir ainsi. La meilleure preuve de neutralité, c’est en 1991 lorsque le Conseil des Églises chrétiennes à Madagascar (FFKM) est entré dans les structures politiques de la Transition et que les catholiques s’en sont retirés. Et cela a été la même chose avec Zafy, Ratsiraka II et Ravalomanana… 

Mais quand vous revendiquez, au nom de la société civile, un droit de regard sur les élections, vous n’avez pas l’impression d’aller plus loin qu’il n’est permis dans un pays comme Madagascar ?  
Que ce soit en intégrant le Comité national d’observation des élections (CNOE) en 1989 ou en participant à la création de l’Observatoire de la vie publique (SeFaFi) en 2001, j’ai toujours été convaincu de la valeur évangélique de la défense des droits de l’Homme, convaincu que cela passe nécessairement par la démocratie et l’État de droit. J’estime qu’il n’y a pas de devoir de réserve quand on défend les droits de l’homme. La première déclaration du SeFaFi a d’ailleurs été pour prendre la défense de Marc Ravalomanana au moment des événements de 2002 (4) avec l’argument qu’on n’a pas le droit d’interdire les rassemblements. L’ironie est qu’on a dû reprendre ce texte deux fois lorsqu’il a été installé au pouvoir, mais pour dénoncer ses propres dérives… 

Jusqu’à votre expulsion « manu militari » le 12 mai 2007… 
Des policiers sont venus me chercher à mon domicile d’Andrefan’Ambohijanahary et sans autre forme de procès, j’ai été embarqué dans un avion. Certes, j’avais dénoncé la corruption du régime à travers le SeFaFi et d’autres instances, mais pas plus qu’auparavant. Il faut croire que Marc Ravalomanana était plus susceptible que ses prédécesseurs. Un pur mouvement d’humeur car rien ne justifiait cette décision, un dossier vide. Bien après, il y a eu un communiqué disant que si l’ancien président avait écouté le SeFaFi, il serait toujours au pouvoir… Quant à moi, j’étais certain de revenir et jusqu’à mon retour, en novembre 2009, tout en collaborant à Paris à la revue Études, je gardais un oeil sur les affaires malgaches.

S’il fallait résumer en quelques mots la problématique malgache ?
Je dirais une mutation sociale sans précédent. Le pays est en train de passer d’une société traditionnelle fermée à une société ouverte, urbaine, monétarisée, voire mondialisée. C’est un saut fantastique, une accélération incroyable de l’histoire. La société malgache est sommée de faire en quelques décennies ce que d’autres ont mis des siècles à construire. Pour y arriver, il lui faut acquérir cette conscience collective que chaque Malgache est un « parent », au-delà des clivages ethniques, de castes ou de couleur de peau. Cela ne peut pas se faire sans douleur. Mais je suis optimiste, la dynamique est enclenchée, et tant mieux si dans ce processus, j’ai pu me rendre utile. 

(1) « Madagascar : une culture en péril ? », Sylvain Urfer, no comment® éditions, Antananarivo, 2012, 144 pages (à commander sur nocomment.mg). 
(2) « Ujamaa, espoir du socialisme africain en Tanzanie », Sylvain Urfer, Aubier-Montaigne, 1971. Président de1964 à 1985, Julius Nyerere fut l’un des principaux représentants du « socialisme africain ». 
(3) Il a été maire de Tananarive de 1999 à 2002 avant de devenir président de la République de 2002 à 2009. 
(4) Au cours du 1er semestre 2002, Madagascar connaît une grave crise politique née de la contestation des résultats des élections présidentielles du 16 décembre 2001 entre le maire de Tananarive, Marc Ravalomanana, et le président sortant, Didier Ratsiraka. 

Une réflexion sur l’avenirde la Grande Île
 

Madagascar une culture en péril ?, petit livre de 144 pages édité par No Comment en 2012, demeure toujours d’actualité. Sylvain Urfer s’y intéresse aux défis que doit relever Madagascar : une vie politique à réinventer, une prospérité économique à fonder, une justice sociale à instaurer. Des défis qui ne peuvent être relevés sans que ne soit abordée la question de la culture. Car la crise de la société malgache s’enracine dans une crise de ses valeurs traditionnelles. Sylvain Urfer analyse chacune de ces valeurs et pose les conditions de leur réappropriation…