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Réunion

Langouste : Laurent Virapoullé s’attaque à la « pêche gardée » de Sapmer

L’armement Pêche Avenir a obtenu un quota de 17 tonnes de langoustes aux îles Saint-Paul et Amsterdam pour la fin de campagne en cours. Une concurrence inédite depuis cinquante ans pour Sapmer, qui s’inquiète.

Laurent Virapoullé, directeur général de Pêche Avenir, a bien caché son jeu, en septembre dernier, quand il a présenté le Manohal, son nouveau palangrier congélateur destiné à la pêche au thon et à l’espadon. Il s’apprêtait alors à demander aux Terres australes et antarctiques françaises (Taaf) un quota de 50 tonnes de langoustes à Saint-Paul et Amsterdam, pour le Manohal et son autre palangrier armé pour la pêche aux pélagiques, le Clipperton.
Les Taaf n’ont pas donné suite immédiatement, se contentant d’octroyer une première partie de son quota à Sapmer, l’armement historique de cette pêcherie : il la pratique depuis 1948 ! 
Le 1er février, Charles Giusti, préfet et administrateur supérieur des Taaf, basé à Saint- Pierre (La Réunion), a apposé son paraphe au bas d’un arrêté attribuant à Sapmer un complément de quota lui permettant de pêcher la même quantité de langoustes que lors de la campagne précédente (383 tonnes), mais autorisant également Pêche Avenir à prélever 17 tonnes de Janus paulensis avec le Manohal d’ici la fin de la campagne 2021-2022, soit le 31 mars. 
La décision n’a pas surpris les intéressés. Le Manohal avait déjà fait l’objet des transformations nécessaires pour se muer en caséyeur, sur les conseils de Michel Le Glatin, un ancien commandant de L’Austral, le bateau de Sapmer. Pêche Avenir a également recruté quelques marins chevronnés, anciens de L’Austral. Si le cyclone Batsirai n’avait pas rôdé dans les parages, le Manohal et ses 11 hommes d’équipage, accompagnés de deux contrôleurs des pêches, auraient mis cap au Sud avant même que l’encre de l’arrêté des Taaf n’ait eu le temps de sécher. 
Du côté de Sapmer, la réaction a précédé la signature : le 1er février au matin, sur les quais, les 52 marins de L’Austral étaient rassemblés devant leur bateau, entourés de proches et de responsables syndicaux. Ils disaient leur inquiétude quant aux « conséquences sociales, économiques et environnementales » de l’arrivée de Pêche Avenir, tout en estimant que la sécurité ne sera pas garantie à bord du Manohal, bateau de petite taille (24 m) « dans les conditions des mers australes, à 3 000 km de La Réunion ».
En réponse, le préfet des Taaf balayait l’argument de la sécurité, soulignant que le Manohal avait reçu tous les permis nécessaires. « Les ressources des eaux de Saint-Paul et Amsterdam sont un bien public », ajoutait le préfet des Taaf, annonçant également l’élaboration d’un plan de gestion de la langouste, comme il en existe déjà un pour la légine. Les deux pêcheries bénéficient de la certification de durabilité Marine Stewardship Council (MSC). Adrien de Chomerau, P-DG de Sapmer, n’en démord pas : « De nombreuses questions restent sans réponse quant à l’impact de l’ouverture de la pêcherie à d’autres bateaux, dit-il. L’histoire a montré que la présence de plusieurs navires à Saint-Paul et Amsterdam est préjudiciable à la ressource. » 
Cette histoire est vieille de 50 ans. En 1971, l’armement breton Bretic avait obtenu l’autorisation de venir concurrencer Sapmer dans sa « pêche gardée ». Il engageait un, puis deux navires, avant que Pêcherie Ouest Bretagne n’obtienne lui aussi un quota de langoustes plus élevé que le sien et que celui de Sapmer. Au terme de la campagne 1973-1974, « la surexploitation de la ressource est patente », relatera dans un livre de souvenirs Marcel Barbarin, commandant emblématique de L’Austral pendant plus de deux décennies. À la veille de la campagne suivante, les quotas de pêche sont abaissés de moitié par les Taaf, sur avis du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), conseiller scientifique de l’administration. Leur répartition est inchangée entre Pêcherie Ouest Bretagne, Sapmer et Bretic, mais un seul bateau, celui de Sapmer, est autorisé à pêcher pour le compte des trois armateurs.
Les deux premiers disparaîtront par la suite, Armement des Mascareignes fera son entrée sur la scène, mais ce sera toujours le bateau de Sapmer qui plongera ses casiers, seul depuis bientôt un demi-siècle. Le total admissible de capture variera au fil du temps, fixé par les intraitables professeurs Hureau, puis Duhamel, au MNHN. Nul doute que leurs successeurs vont redoubler de vigilance dès lors que deux navires opèrent à Saint-Paul et Amsterdam.