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L’ORIGINE D’UN CONTENTIEUX HISTORIQUE : Comment la France amputa le Maroc au profit de l’Algérie

L’Algérie n’ayant pas d’existence historique, ce fut donc la France qui traça ses frontières, intégrant à l’Algérie française, au sud, les territoires sahariens au fur et à mesure de leur pacification, et à l’ouest des territoires historiquement marocains. Des amputations territoriales à l’origine du contentieux entre les deux pays.

En 1859, le général de Martimprey intervint contre les Béni Snassen (Ait-Iznasen), une importante tribu berbère marocaine dont la fraction la plus orientale, celle des Aït Khaled, possédait des terrains de parcours s’étendant de part et d’autre de l’artificielle frontière tracée en 1845 lors du traité de Lalla Maghnia.

Puis, en 1864, des problèmes internes à la tribu arabe des Ouled Sidi Cheikh, divisée en deux groupes, celui des Cheraga vivant en territoire français et celui des Gharaba en territoire marocain, embrasèrent la région. En 1861, à la mort de Si Hamza, chef des Cheraga allié de la France, les deux composantes de la tribu se réunirent et, en 1864, elles se soulevèrent contre la France, à l’appel de leur chef, Si Sliman. Le lieutenant-colonel Beauprêtre, commandant du cercle de Tiaret qui parcourait la région à la tête d’un petit détachement, fut massacré.

Un échange avec Zanzibar et Pemba dans l’océan Indien

Le soulèvement prit fin en 1869, à la suite de l’expédition décidée par le gouverneur général Mac Mahon et réalisée par le général Louis-Joseph de Colomb qui, parti de Géryville, pacifia toute la région et établit un poste militaire en territoire marocain, à l’endroit qui, un temps, porta son nom, Colomb-Béchar. Puis, au mois de mars 1870, le général de Wimpffen, commandant la province d’Oran, s’empara d’Aïn-Chaïr et de la région de l’Oued Ghir, coupant ainsi à la fraction orientale des Ouled Sidi Cheikh l’accès au Maroc.

En 1884, l’ensemble de la tribu se soumit, à l’exception de Bou Amama, un marabout fondateur d’une zaouia, qui demanda la protection effective du sultan du Maroc sur les oasis du Touat (*).

Le 5 août 1890, aux termes d’une convention secrète, la France et la Grande-Bretagne délimitèrent leurs sphères d’influence en Afrique. En échange de la reconnaissance du protectorat britannique sur les îles de Zanzibar et de Pemba, dans l’océan Indien, la France se vit reconnaître la possibilité d’occuper les régions marocaines du Touat, du Gourara et d’Igli dans la vallée de la Saoura, axe par lequel elle envisageait de relier l’Afrique occidentale à la Méditerranée par un chemin de fer transsaharien.

Cependant, la France n’occupa pas immédiatement ces régions. Théophile Delcassé, ministre des Affaires étrangères de juin 1898 à juin 1905, dont la priorité était d’isoler diplomatiquement l’Allemagne en s’appuyant sur la Grande-Bretagne, désirait en effet éviter toute intervention militaire contre le Maroc qui aurait pu donner à Berlin une occasion de briser cet « encerclement ». Les événements le mirent cependant devant un quasi fait accompli, et il dut accepter l’occupation des oasis, prélude à un démembrement du Maroc au profit de l’Algérie alors territoire français.

Des accords non respectés

Le 28 décembre 1899, à Igosten, des assaillants venus d’In Salah attaquèrent la mission du géomètre Georges Flamand, chargé du relevé topographique de la future ligne de chemin de fer qui devait avancer au-delà d’Ain Sefra. Le capitaine Pein qui commandait le goum d’escorte repoussa les assaillants, puis il se lança à leur poursuite, obtenant la soumission d’In Salah. La prise d’In Salah brusqua les événements car, devant l’absence de réactions des puissances étrangères, en particulier de l’Angleterre, le gouvernement français décida, après quelques hésitations, l’occupation de tout le groupe des oasis du Tidikelt et du Gourara dont Timimoun, la capitale, qui fut occupée en 1901.

Théophile Delcassé voulut ensuite établir un compromis avec le Maroc. Ce furent les Accords des Confins, signés en mai 1902. Ils ne délimitaient pas les territoires entre la France et le Maroc, mais instituaient un contrôle commun de la région, ce qui revenait à reconnaître qu’elle était possession marocaine. Puis, dans le courant de l’année 1903, les militaires français voulurent investir la ville de Figuig que le traité signé en 1845, à Lalla Maghnia, avait pourtant explicitement laissée au Maroc.

Charles Jonnart, alors gouverneur de l’Algérie, qui était tout acquis à ce plan, vint reconnaître la région mais, le 31 mai 1903, au col de Zénaga, entre Béni-Ounif et Figuig, alors qu’il allait conférer à Figuig avec un envoyé du Sultan marocain, son cortège fut attaqué. En représailles, le 8 juin, il fit détruire par l’artillerie le village de Zenaga, un des sept ksour composant l’agglomération de Figuig, ce qui provoqua le soulèvement du Tafilalet.

Au mois d’août 1903, 4 000 cavaliers attaquèrent le poste de Tahrit (voir notre carte) sur la Zousfana, où la petite garnison commandée par l’adjudant Gabaig fut massacrée. Deux semaines plus tard, une colonne française fut attaquée à El Moungar et 36 légionnaires, dont deux officiers, furent tués.

Hubert Lyautey reçut alors pour mission d’assurer la pacification de la frontière depuis la Méditerranée jusqu’à Beni-Abbes. Au mois d’octobre 1903, en territoire marocain, il fit occuper le village de Béchar qui contrôle le Haut Guir, les oasis du Touat et les pistes du Soudan.

En juin 1904, les troupes françaises prirent Ras el Aïn, rebaptisée Berguent (voir notre carte).

En 1904-1905, Lyautey continua à étendre la « tache d’huile» vers l’Ouest, cherchant à établir l’influence française sur la Moulouya.

Au mois d’août 1907, les Berbères Béni Snassen vivant dans le massif éponyme, situé entre Berkane au Nord, Oujda au Sud et se prolongeant en Algérie jusqu’à la hauteur de Nedroma, se soulevèrent. Avec 6 000 hommes Lyautey encercla le massif des Béni Snassen. Le 12 janvier 1908, les tribus une fois soumises, il fonda les postes d’Ain Sfa, de Berkane, de Taforalt et de Martimprey (aujourd’hui Ain el- Hadid en Algérie). Désormais, la France contrôlait l’ensemble de la région située entre la frontière algérienne et l’est de la Moulouya.

Durant les mois d’avril à septembre 1908, l’agitation reprit dans la partie sud de la région des confins algéro-marocains, notamment dans le Tafilalet et dans la région du Haut Guir. Aussi, le 22 avril, Ain Chair fut occupée et, le 14 mai, ce fut le tour de Bou Denib. Le 7 septembre, une forte contre-attaque menaça la garnison de Bou Denib, mais elle fut repoussée. Au mois de juin 1910 Lyautey créa le poste de Taourirt et en juillet 1910 celui de Moul el-Bacha sur la Moulouya.

Un contentieux avec l’Algérie

Le contentieux algéro-marocain est la conséquence de ces amputations territoriales subies par le Maroc à l’époque coloniale et des complexes existentiels algériens vis-à-vis du Maroc.

Pour mémoire, depuis Rabat, le 4 février 1924, les services du résident de France écrivaient : « Il n’est pas douteux qu’à cette époque (avant le protectorat), l’empire chérifien étendait nettement son influence au sud de l’Algérie, et il coupait celle-ci du Sahara proprement dit : les oasis sahariennes du Touat, du Gourara et du Tidikelt relevaient depuis plusieurs siècles du Sultan du Maroc (…) et des gouverneurs marocains y demeurèrent jusqu’à l’occupation française d’In-Salah (1902) (…). En 1917, le Général Gouraud, qui était alors commissaire résident général par intérim, demanda même le retour de Colomb Béchar au Maroc. » Avant d’accorder l’indépendance à l’Algérie, le général de Gaulle proposa au Maroc d’étudier la question de la rectification de la frontière algéro-marocaine. Le souverain marocain refusa, décidant « d’attendre l’indépendance de l’Algérie pour poser à mes frères algériens le contentieux frontalier ». Aussi, le 6 juillet 1961, le Maroc et le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) signèrent-ils « la création d’une commission algéro-marocaine qui se réunira dans les meilleurs délais pour procéder à l’étude et à la solution de ce problème dans un esprit de fraternité et d’unité maghrébines (Protocole d’accord entre le gouvernement de Sa Majesté le Roi du Maroc et le GPRA – 6 juillet 1961 ». L’Algérie indépendante refusa de reconnaître cet accord.

(*) Le sultan du Maroc avait à Figuig un caïd chargé de le représenter dans les oasis du Touat.

Photo : Davidsen Arnachellum

Bernard Lugan : Historien français spécialiste de l’Afrique où il a enseigné durant de nombreuses années, Bernard Lugan est l’auteur d’une multitude d’ouvrages dont une monumentale Histoire de l’Afrique. Et il vient de rééditer son Histoire de l’Afrique du Sud. Il a été professeur à l’École de guerre, à Paris, et a enseigné aux écoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il a été conférencier à l’Institut des hautes études de défense national (IHEDN) et expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda-ONU (TPIR). Il édite par Internet la publication mensuelle L’Afrique Réelle.