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Océan Indien

Nos îles ont bien résisté et doivent maintenant se soigner avec la régionalisation

Même si les chiffres officiels sont à prendre avec prudence et que le coronavirus est loin d’avoir disparu à l’heure ou nous bouclons ce numéro, on peut dire que les îles de l’océan Indien s’en sortent beaucoup mieux que la plupart des pays. Mais la crise a frappé des économies insulaires fragiles qui doivent maintenant rebondir et miser sur davantage de régionalisation.

Au 20 mai, on enregistrait peu de décès et peu de cas de covid-19 en comparaison avec la plupart des pays dans le monde. En effet, les îles de l’océan Indien ont réagi vite en fermant leurs frontières. On annonçait aucun décès aux Seychelles et seulement 11 cas confirmés. Il est vrai que l’archipel ne compte que 97 000 habitants et qu’il a pris des mesures strictes. Autre bilan satisfaisant, celui de La Réunion qui, bien qu’ayant recensé 447 cas, n’affichait qu’un décès et encore s’agissait-il d’une évacuation sanitaire de Mayotte (un malade de 82 ans). Ce département français est ainsi le moins touché de France. Cela s’explique peut-être par le fait que la grande majorité des personnes testées positives étaient âgées de moins de 65 ans (près de la moitié se situaient même dans la tranche des moins de 45 ans). Peu de patients ont dû être traités en service de réanimation. Jusqu’à maintenant, l’île souffre davantage de l’épidémie de dengue avec, au 2 juin, 11 000 cas confirmés et 9 décès (dont 6 directement liés à cette maladie virale transmise par le moustique Aedes). 
Au 20 mai, l’Union des Comores annonçait 34 cas de covid-19 et un seul décès, même si certains observateurs sur place estimaient que les chiffres réels était nettement supérieurs (plus d’une trentaine de morts). À noter d’ailleurs qu’il n’y avait pas de confinement dans l’archipel, seulement l’interdiction des prières dans les mosquées et un couvrefeu de 20 heures à 5 heures. C’est l’île française de Mayotte qui apparaît comme la plus touchée selon les chiffres officiels. L’agence régionale de santé (ARS) annonçait 1 475 cas confirmés et 19 décès au 20 mai. Sans qu’on ne sache le nombre de cas importés de l’île voisine d’Anjouan. 

Des économies sous le choc 

À Madagascar, toujours au 20 mai, on annonçait 304 cas confirmés et un décès. Là encore, ces chiffres officiels sont contestés. Mais les autorités ont su gérer correctement la crise en fermant très tôt les frontières et en imposant des confinements stricts, qu’ils ont ensuite allégés en matinée. 
À Maurice, on comptait 332 cas confirmés et 10 décès, dont celui du président du groupe Gamma-Civic, Carl Ah-Teck. Le gouvernement a imposé un confinement strict de la population de deux mois et demi. Pour avoir un élément de comparaison, si Maurice avait connu le même nombre de morts que la France par million d’habitants, on arriverait à plus de 500 décès. Sur le plan sanitaire, on peut dire que les îles de la région s’en sortent plutôt bien. Mais il n’en est pas de même pour leurs économies. 
Aux Seychelles, par exemple, où le secteur des services (essentiellement le tourisme) contribue à plus de 80 % au produit intérieur brut (PIB), on imagine ce que représente le choc d’une  crise comme celle du coronavirus. Alors que l’archipel avait accueilli 361 844 touristes en 2018 (plus de trois fois et demi le nombre d’habitants), on s’attend évidemment à une chute en 2020. Néanmoins, le secteur étant concentré sur le tourisme de luxe, il pourrait repartir plus vite qu’à Maurice où la clientèle est plus diversifiée en termes de revenus. Quoi qu’il en soit, le gouvernement seychellois, comme ses homologues de la zone, devra revoir son modèle économique et rendre plus résiliente son économie.

Comment être plus résilient 

La crise de la covid-19, qui pourrait être suivie d’autres crises du même type dans les années à venir, nous confirme la fragilité du tourisme et la nécessité de disposer d’une industrie locale. En particulier d’une industrie agroalimentaire allant de pair avec une agriculture diversifiée afin de nourrir la population. Si l’on doit importer les matières premières destinées à l’industrie agroalimentaire, ce n’est pas de l’indépendance alimentaire. Ce concept d’indépendance ou de sécurité alimentaire représente aujourd’hui un véritable enjeu géopolitique. 
L’océan Indien dispose d’importantes richesses halieutiques, mais aussi de fonds sous-marins recélant des gaz rares et permettant le prélèvement d’eau de grande profondeur pour la climatisation, pour l’aquaculture et d’autres activités comme l’embouteillage de cette eau après osmose inverse. Une eau qui aurait des vertus thérapeutiques. Mais l’économie de la mer exige de gros investissements à travers notamment des partenariats public-privé. À cet effet, la régionalisation de l’économie s’avère désormais incontournable dans ce domaine comme dans d’autres (le traitement des déchets, par exemple). Alors que la mondialisation va marquer le pas suite à la crise et à la guerre froide entre la Chine et les États- Unis, le temps est venu d’avoir des ensembles régionaux faisant davantage de commerce interne. Pour les îles de l’océan Indien, cela passe par une compagnie maritime avec un service adapté aux besoins des opérateurs. 


 

Le dogme de la canne à sucre 

C’est d’autant plus vital que les grandes compagnies pourraient délaisser notre zone. L’arrivée de Sealogair, qui a déjà opéré pendant six mois en affrétant un bateau et vise désormais une acquisition, est donc une très bonne nouvelle. Son fondateur et dirigeant, Christophe Deboos (un ancien directeur régional de Maersk), s’en explique dans ce numéro. Dans le secteur de l’agriculture, tout reste à faire à Madagascar qui ne manque pas de bonnes terres et a la capacité d’être le grenier de la région. Les personnes d’un certain âge, à La Réunion et à Maurice, se rappellent qu’elles consommaient autrefois du riz et du zébu venant de la Grande Île. Mais c’était il y a plus d’un demi-siècle. Aujourd’hui, rien ne peut se faire sans un État de droit et la fin de la corruption. C’est alors que la manne des bailleurs de fonds se déversera sur l’île-continent. 
À La Réunion et à Maurice, on subit toujours le dogme de la canne à sucre comme « pilier économique » justifiant qu’elle occupe la plus grosse part des terres agricoles. Et pourtant, sa rentabilité faiblit d’année en année. À La Réunion, 75 % de sa valeur ajoutée provient d’aides publiques. On nous répondra que la plupart des agricultures dans le monde sont subventionnées. Peut-être, mais la vocation première d’une agriculture, avec ou sans subvention, n’est-elle pas de nourrir la population de son territoire ? 
À La Réunion, le dogme ne semble pas près d’être renversé car le sujet est trop politique. Rappelons au passage que l’agriculture, et donc la canne à sucre, est du ressort du Conseil départemental alors que l’industrie agroalimentaire est une compétence de la Région comme tous les autres grands dossiers économiques. Un millefeuille à la française qui ne peut que compliquer les choses alors que ces deux activités (l’agriculture et l’agroalimentaire) sont étroitement liées. Le dossier de la canne sucre est d’autant plus difficile à gérer qu’il n’est pas possible de faire dans la demi-mesure, les usines sucrières se situant juste à leur seuil minimal de rendement. Un changement d’orientation agricole devrait s’accompagner d’un ambitieux plan de reconversion des exploitations avec les investissements nécessaires (serres anticycloniques par exemple). 
Cela aurait pour effet de créer des emplois car les cultures maraîchères exigent plus de travail que la canne à sucre. À l’heure actuelle, beaucoup de planteurs pratiquent la culture de la canne comme une activité secondaire, en complément d’une activité non agricole. On peut proposer à l’agriculture le challenge consistant à nourrir la population, mais aussi à développer des exportations en se concentrant sur les produits à forte valeur ajoutée. Soyons audacieux ! Imaginons la production de cannabis (à usage thérapeutique ou non) destiné à l’exportation vers des pays l’ayant légalisé. La crise que nous traversons peut être un déclencheur d’audace et d’innovation, l’occasion d’oublier certains tabous et préjugés, et un stimulateur de coopération régionale. Le moment est venu de ne plus se contenter des discours ronronnés depuis des années et de passer à l’acte.