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Madagascar

SERGE RAJAOBELINA, PRÉSIDENT DE SAHANALA, ENTREPRISE MODÈLE : « L’exportation dans les îles voisines est notre prochain défi »

Quelque 13 000 agriculteurs et pêcheurs adhérents à Sahanala bénéficient des projets de cette entreprise atypique. Des projets évalués à 40 millions d’euros, dont 20 millions d’euros sont fournis par la Banque européenne d’investissement (BEI). Le vice-président de la BEI, Ambroise Fayolle, a signé l’accord de prêt le 18 juillet dernier à Antananarivo. Sahanala est un modèle de développement pour Madagascar et, au-delà, pour le continent africain. Serge Rajaobelina, président de son conseil d’administration, s’en explique dans cet entretien.

L’Éco austral : Qu’est-ce qui distingue Sahanala d’une entreprise privée classique opérant dans le secteur de l’agroalimentaire ?
Serge Rajaobelina
 : Sahanala a été créée en 2010 par l’association à but non lucratif Fanamby qui est la plus grande organisation malgache gérant officiellement des aires protégées et qui ne soit pas la branche locale d’une ONG internationale de conservation. Les communautés locales vivant autour de ces aires avaient demandé à Fanamby qu’elles puissent accéder dans les meilleures conditions possibles aux marchés de leurs produits agricoles, tout en soutenant les activités de conservation de l’environnement.

Progressivement, Sahanala a renforcé les capacités de ces communautés en les professionnalisant et en les intégrant au sein de fédérations suffisamment fortes pour faire face aux marchés, surtout internationaux, en particulier pour la vanille dont elle est devenue un exportateur majeur. Puis, dans une étape suivante, Sahanala a étendu ce concept dans des zones officiellement non protégées mais requérant tout autant la protection de l’environnement et pour une gamme de plus en plus étendue de produits. Enfin, Sahanala a mis en place différentes chaînes de valeurs comprenant la transformation, le conditionnement et la commercialisation des produits bruts et transformés.

Comment persuade-t-on des paysans à respecter des normes exigeantes et comment s’assurer de leur fidélité ?

Leur fidélité a été acquise au fur et à mesure qu’ils ont constaté les différents avantages de l’approche gagnant-gagnant qui leur a été proposée, à savoir :
1) L’écoulement fluide de leurs produits respectant ces normes ;
2) Les primes perçues par rapport aux prix de marché pour les produits de qualité et certifiés socialement et environnementalement ;
3) Leur « formalisation » auprès de différentes instances administratives et de prévoyance sociale ; 4) Leur statut d’actionnaires de la compagnie permettant, en plus des futurs dividendes financiers, de bénéficier de différents dividendes sociaux (éducation, santé, etc.) ;
5) La formation aux techniques d’amélioration de production ; 6) La mise à disposition d’équipements de mécanisation ; 7) L’offre de différents intrants (semences, engrais, pesticides).

Pourriez-vous nous expliquer comment une entreprise commerciale peut tirer parti de la protection de l’environnement ?

Madagascar a encore la chance d’avoir de grandes surfaces arables non exploitées et d’utiliser des techniques agricoles et de pêche traditionnelles évitant les techniques intensives dommageables à l’environnement. Néanmoins, la contrepartie est la faiblesse de la productivité, à laquelle s’ajoute une forte démographie concentrant alors la pression sur des ressources naturelles déjà bien entamées et localisées dans des espaces restreints ou sur des ressources vierges faciles d’accès.

Une entreprise comme Sahanala, dont la vocation est de se reposer sur les paysans et de se concentrer sur le développement local, peut bénéficier durablement de la commercialisation de produits sains pour peu qu’elle impose contractuellement aux producteurs des standards :

1) De maintien de la biodiversité (écosystème naturel, patrimoine génétique, pollinisateurs etc.) ;
2) De limitation des impacts néfastes (circuits courts vs émission de gaz à effet de serre en énergie et transport, intrants naturels vs produits chimiques) ;
3) D’une approche « paysage » optimisant l’allocation des ressources naturelles à disposition sur des territoires déterminés (sols, eau, forêts, ressources marines, faune, flore, etc.) ;
4) D’évitement des attaques frontales contre l’environnement (brûlis, déforestation) ;
5) Au-dessus de tout, le respect de la dignité humaine et des conditions de travail des travailleurs et des habitants.

Vous êtes l’un des tous premiers acteurs dans le secteur de la vanille : que s’y passe-t-il et serez-vous financièrement impactés dans le futur par l’incertitude qui pointe son nez ?

Actuellement, le secteur vit quelques changements comme nous le savons tous. Ce n’est pas la première fois et, comme vous le dites, étant l’un des premiers acteurs de cette filière, nous avons pu et su, aujourd’hui, être plus résilients aux changements voulus ou non, qui font la dynamique de la filière.

Le complexe industriel de Maintirano, déjà en activité, assure la transformation de maïs et de riz et, très bientôt, d’huile alimentaire et d’aliments pour animaux destinés au marché intérieur. ©Droits réservés

Pourriez-vous nous donner les quantités que vous comptez produire à Maintirano sur vos principaux produits de ce projet financé par la BEI (maïs, riz) et qui sont vos acheteurs ?

Le projet dans la zone ouest de Madagascar, Maintirano, soutiendra la mécanisation de l’agriculture en parallèle avec les pratiques traditionnelles. Le projet comprend l’implantation du complexe industriel, déjà en activité, pour la transformation de maïs et de riz et, très bientôt, d’huile alimentaire et d’aliments pour animaux destinés au marché intérieur, pour un total global estimé de 40 000 tonnes par an en rythme de croisière. Tout cela est fait dans l’objectif premier d’améliorer les revenus et les conditions de vie des producteurs, puis leur formation à des processus de production durable.

À moins que ce soit confidentiel, qui sont vos clients dans les îles voisines, non seulement pour les produits issus de ce projet, mais aussi pour vos autres produits ?

Ce projet contribuera avant tout à la sécurité alimentaire de Madagascar et à l’amélioration des moyens de subsistance dans les secteurs de l’agriculture. L’exportation dans les îles voisines est le prochain défi de Sahanala, toujours dans l’objectif de contribuer au développement économique et d’améliorer continuellement les conditions de vie des communautés rurales à Madagascar.

Est-ce que le secteur privé reçoit assez de soutien de l’État malgache pour prospérer et prendre sa part dans le développement du pays ? Comment vous préparez-vous face aux risques électoraux ?

Les paysans adhérents à Sahanala peuvent bénéficier du programme Fihariana, un nouveau programme national d’accompagnement technique et financier des petits entrepreneurs. En particulier, ce programme est appliqué sous forme de prêts pour l’achat d’intrants agricoles avec un protocole très favorable de remboursement.

Par ailleurs, Sahanala est régulièrement sollicitée par l’État malgache pour être un partenaire sur des programmes de grande envergure financés par les partenaires techniques et financiers internationaux afin qu’elle devienne un opérateur de référence dans le secteur privé. Pour cela, l’entreprise travaille étroitement avec les collectivités locales (régions, districts, communes) et les directions régionales de l’administration (Agriculture, Pêche, Environnement, Industrie et Commerce) dans la mise en place de projets commerciaux. Le programme agro-industriel de Maintirano en est l’exemple le plus avancé.

Pêcheur de poulpes adhérent de Sahanala. ©Droits réservés

Face aux risques électoraux, nous entendons parler de changements politiques qui pourraient avoir un impact sur notre environnement commercial et la continuité de nos opérations. En tant qu’entreprise privée apolitique, nous sommes résolus à maintenir notre confiance envers les institutions et à poursuivre nos engagements envers nos actionnaires paysans, nos partenaires et nos activités.

Au sein de Sahanala, nous accordons une grande importance au respect des règles et des réglementations. La transparence est au cœur de notre politique de communication, établissant ainsi des liens ouverts et honnêtes avec toutes les parties prenantes.

Par ailleurs, nous promouvons une politique d’équité qui repose sur les principes de justice et d’égalité en matière de traitement, d’opportunités et de récompenses pour chaque membre de notre communauté Sahanala. Nous veillons aussi à ce que chaque individu soit traité équitablement, y compris nos collaborateurs et nos partenaires.

En mettant l’accent sur ces valeurs fondamentales, nous sommes confiants dans notre capacité à faire face aux incertitudes politiques et à continuer de prospérer en tant qu’entreprise responsable, guidée par l’intégrité et le respect envers tous. Notre engagement envers nos principes fondateurs restera inébranlable, permettant ainsi à Sahanala de continuer à être un modèle d’excellence dans le domaine de l’agribusiness, en soutenant l’autosuffisance alimentaire et en promouvant le bien-être des communautés locales.

Plantation de maïs de Sahanala, située à Maintirano, dans l’ouest de la Grande Île. ©Droits réservés

Il semble que ce prêt soit le plus important jamais accordé par la BEI à une entreprise privée du secteur agroalimentaire à Madagascar, mais aussi l’un des rares qu’elle ait octroyé en Afrique pour ce secteur. Comment expliquez-vous ce choix ?

La BEI a été sensible au fait qu’il y a très peu de projets en agri-business en Afrique qui cochent toutes les cases que remplissent Sahanala et les projets de Maintirano et de pêche dans le Nord-Est :

1) Une entreprise où les conditions sociales, mais aussi de mise à disposition d’outils de travail aux petits paysans et petits pêcheurs,
sont la première préoccupation ;
2) La conviction que la protection de l’environnement et la prise en compte des impacts du changement climatique sont sous-jacentes à toutes les activités ;
3) Le fait de contribuer significativement à l’autosuffisance alimentaire du pays ;
4) La priorité sur l’introduction des techniques modernes, comme la mécanisation, combinée avec la formation des paysans à ces
techniques ;
5) La mise en place d’une chaîne locale de valeurs pour la transformation et le conditionnement à travers des usines agro-industrielles modernes.

À Maintirano, les rizières des paysans adhérents. ©Droits réservés

Que faut-il faire pour que les entreprises des îles de cette zone de l’océan Indien puissent mieux échanger, trouver des synergies et se distinguer sur les grands marchés internationaux ?

Nous sommes convaincus que les entreprises de ces îles peuvent mieux échanger, trouver des synergies et se distinguer sur les grands marchés internationaux. Et nous soutiendrons toutes les initiatives dans le sens d’une coopération régionale plus engagée et plus forte qui pourrait faciliter les échanges commerciaux. Par exemple, en simplifiant les accords bilatéraux ou multilatéraux visant à réduire les barrières commerciales, en faisant la promotion des produits régionaux, en encourageant l’innovation et la diversification, et en travaillent sur un renforcement mutuel des compétences régionales.

Le vice-président de la BEI, l’ambassadrice de l’Union européenne à Madagascar et le ministre malgache de l’Agriculture ont souligné que Sahanala est le modèle à répliquer pour le développement de l’agribusiness et l’autosuffisance alimentaire à Madagascar. Que doivent faire les acteurs de la vie économique malgache pour qu’il y ait 10 ou 100 Sahanala ?

Tout d’abord, il faut souligner que l’entreprise a réussi à se distinguer en mettant en avant une approche participative dans ses décisions, en impliquant activement les parties prenantes dans son activité. En étant détenue par des paysans, elle a pu établir une gouvernance solide au niveau local afin de contrôler les spéculations des collecteurs qui exploitent l’ignorance et l’isolement des communautés. De plus, elle accorde le pouvoir de décision finale à la communauté, lui permettant de choisir le prix de sa production.

« Nous veillons aussi à ce que chaque individu soit traité équitablement, y compris nos collaborateurs et nos partenaires. » ©Droits réservés

En tant que membre du conseil d’administration de Sahanala, l’association Fanamby, qui en est à l’origine, joue un rôle crucial en contribuant aux mesures de protection de la nature qui pourraient entraîner des privations pour les familles agricoles. Cependant, Sahanala s’efforce de compenser ces pertes, témoignant de son engagement envers le bien-être des communautés agricoles.

Pour que d’autres entreprises puissent suivre l’exemple de Sahanala et que de tels projets se multiplient, il est essentiel que les acteurs de la vie économique malgache accordent une importance centrale aux principes de l’ESG (Environnement, Social et Gouvernance). Cela implique de prendre en compte les impacts environnementaux, sociaux et économiques de leurs activités, et de s’engager activement dans des pratiques durables et responsables.

Les deux projets soutenus par la BEI : Le projet dans la zone ouest de Madagascar, Maintirano, soutiendra la mécanisation de l’agriculture en parallèle avec les pratiques traditionnelles. Le projet vise aussi l’implantation d’un complexe industriel pour la transformation de maïs, de riz, d’huile alimentaire et d’aliments pour animaux destinés au marché intérieur. Tout cela dans l’objectif d’améliorer les revenus et les conditions de vie des producteurs.
Le projet dans le nord de Madagascar, plus précisément à Vohémar, vise à garantir la pêche responsable et l’implantation d’une usine de surgélation moderne dotée d’équipements de réfrigération. Il permettra aux petits pêcheurs d’accéder au marché intérieur, mais aussi international. S’ajoutent à cela des unités de froid pour la production de glace dans les différents centres de collecte.
Sahanala sera l’entreprise pionnière à Madagascar s’agissant de l’exportation des produits de la mer certifiés par le Marine Stewardship Council (MSC). L’entreprise s’engage également à promouvoir l’égalité des chances pour les femmes. Elle encourage les femmes à assumer des responsabilités de gestion et leur offre un accès à la formation, aux services financiers et à l’information.

Seul « monument naturel du pays », l’Allée des Baobabs, près de Morondava, est gérée par Fanamby. ©Stocklib/Mihtiander

Fanamby : quand les aires protégées conduisent à Sahanala : Les aires protégées gérées par Fanamby, association à l’origine de la création de Sahanala, sont le couloir forestier d’Andrafiamena-Andavakoera (région Diana), l’aire terrestre et marine de Loky Manambato (région Sava), l’immense aire de Menabe Antimena (région Menabe), comprenant forêts sèches, mangroves et sites géologiques de renommée internationale, et le couloir forestier d’Anjozorobe-Angavo, réparti sur les régions Analamanga et Alaotra-Mangoro. Fanamby gère aussi le seul « monument naturel du pays », la très connue Allée des Baobabs (région Menabe).
Fanamby a été créée en 1997 par Serge Rajaobelina, un entrepreneur qui a très tôt compris qu’il fallait innover dans les modes de protection des forêts, de leur biodiversité et des paysages aux alentours lorsque les populations qui y vivent en dépendent pour leur survie. Sahanala a d’abord été établie sous la forme d’un groupement d’intérêt économique (GIE) à la demande des communautés vivant dans et autour des quatre aires gérées par Fanamby afin que le GIE sécurise la commercialisation de leurs productions, évite les intermédiaires prompts à profiter de leur faiblesse et assure ainsi de façon durable leur survie. Au fur et à mesure de la croissance du nombre d’associations, au sein desquelles ces producteurs se sont regroupés, puis avec les opportunités offertes par les lodges en écotourisme qu’elle a créés, et enfin par l’acceptation par ces associations de contractualiser avec elle leurs modes de production en contrepartie de débouchés garantis, le statut de GIE de Sahanala a été remplacé en 2019 par celui d’entreprise par actions afin que les profits engrangés par ces contractualisations puissent être alloués de façon optimale entre réinvestissement, bénéfices sociaux et distribution de dividendes.