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Afrique

Sommet de Paris : comment sortir de l’impasse libyenne ?

Le 29 mai, afin de tenter de réparer les conséquences de la guerre géopolitiquement injustifiable que le président Sarkozy déclara au colonel Kadhafi, s’est tenu à Paris un sommet sur la Libye. Cette initiative avait pour but d’en finir avec les précédentes tentatives de paix dont aucune n’a abouti.

Comme le disait Albert Einstein : « On ne peut pas résoudre un problème avec le même mode de pensée que celui qui l’a généré. » Or, s’écartant une fois de plus du réel, le « Sommet de Paris » a persisté dans les deux principales erreurs du passé : 

  1. Les tribus, seules vraies forces politiques du pays, en ont été écartées (pour tout ce qui concerne les tribus et leurs alliances, voir mon livre Histoire et géopolitique de la Libye des origines à nos jours). 
  2. Alors que rien ne peut être envisagé si, au préalable, les milices islamo-mafieuses qui se partagent la Tripolitaine ne sont pas détruites, la seule solution proposée fut, une fois encore, un agenda électoral. Autant dire du vent… 

Sollicitudes françaises

À l’invitation du président Macron, se retrouvèrent dans la capitale française Fayez el Serraj, chef du gouvernement reconnu par la communauté internationale et résidant à Tripoli, le maître de la Cyrénaïque, le général Khalifa Haftar, chef de l’Armée nationale libyenne, Aghela Saleh, président de la Chambre des représentants élue au mois de juin 2014 et repliée à Tobrouk en Cyrénaïque, et Khaled Mishri, président d’un fantomatique Haut conseil d’État siégeant à Tripoli. 
En réalité, ce fut essentiellement une rencontre entre Fayez el Serraj et le général Haftar qui fut organisée par le président français, les deux autres personnalités ne faisant qu’évoluer dans l’ombre des deux hommes. En privilégiant ainsi les deux principaux acteurs de la vie politico-militaire libyenne, le président Macron a tenté de forcer les éléments minoritaires à s’engerber autour de deux grands ensembles, la Tripolitaine et la Cyrénaïque. Or, ni les milices de Tripolitaine ni la ville de Misrata ne veulent entendre parler de la fin de leur autonomie. Invitée comme simple observateur, Misrata a même boycotté le « Sommet de Paris » ce qui, par voie de conséquence, en affaiblit la portée.

Rivalité séculaire

Cette mise à l’écart de Misrata marque peut-être un changement notable dans la politique française car, du temps du président Sarkozy, la ville bénéficia de toutes les sollicitudes françaises. Retour en arrière : au printemps 2011, alors que Misrata allait tomber aux mains des partisans du colonel Kadhafi, les forces spéciales françaises la sauvèrent lors de ce qui fut la principale intervention terrestre directe menée par l’armée française. Ensuite, c’est dans un hôpital militaire parisien qu’est mort Omran Ben Chaaban Osman, transporté à Paris par avion sanitaire pour y être soigné aux frais du contribuable français. 
Or, il faut savoir que ce membre de la milice de Misrata était un des assassins du colonel Kadhafi, un de ces gentils démocrates chers à BHL qui coupèrent les mains de son fils Mouatassim et l’émasculèrent après lui avoir crevé les yeux. « Célèbre » pour avoir paradé devant toutes les télévisions du monde, le révolver du colonel Kadhafi à la main, nombreux étaient ceux qui avaient juré sa perte. Blessé et enlevé à Bani Walid par des fidèles du colonel Kadhafi, il y fut longuement torturé avant d’être libéré, mourant, aux termes de ténébreuses tractations. 
L’histoire nous donnera peut-être un jour les raisons d’une telle sollicitude envers Misrata qui est une des clés de la crise libyenne. Cette riche et puissante cité située à l’extrême est de la Tripolitaine est historiquement, culturellement, religieusement, politiquement et militairement tournée vers la Turquie. Détestée par quasiment toutes les composantes tribales libyennes, elle veut prendre le contrôle de la Tripolitaine afin de pouvoir affronter directement la confédération tribale de Cyrénaïque avec laquelle elle est en rivalité séculaire. Solidement soutenue par la Turquie, elle joue un jeu personnel dont la constante est le torpillage de toute tentative de construction d’un pouvoir tripolitain qu’elle ne contrôlerait pas.

Équilibre rompu 

Si nous en faisons le bilan, force est de constater que le « Sommet de Paris » n’a réglé aucun des quatre principaux problèmes de fond qui se posent en Libye, et qui sont :

1) Une fois de plus, c’est la solution électorale qui a été privilégiée avec son approche individualiste. Or nous sommes en présence d’une société tribale, donc communautaire, dans laquelle la vie politique ne s’organise pas autour de partis politiques à l’européenne, mais à partir des tribus. Au nombre de plusieurs dizaines, si toutefois nous ne comptons que les principales, mais de plusieurs centaines si nous prenons en compte toutes leurs subdivisions, ces tribus sont groupées en çoff (alliances ou confédérations). Si leurs bases démographiques ont glissé vers les villes, les liens unissant leurs membres ne se sont pas distendus pour autant. 
Le colonel Kadhafi avait fondé son pouvoir sur l'équilibre entre les trois grands çoff libyens, à savoir la Confédération Sa'adi de Cyrénaïque, la Confédération Saff al-Bahar du nord de la Tripolitaine et la Confédération Awlad Sulayman de Tripolitaine orientale et du Fezzan à laquelle appartiennent les Kadhafda, sa tribu. De plus, à travers sa personne, étaient associée, par le sang, la confédération Sa'adi et celle des Awlad Sulayman, car il avait épousé une Firkèche, un sous-clan de la tribu royale des Barassa.
C’est parce que les alliances tribales constituées par le colonel Kadhafi ont été détruites que la situation libyenne est chaotique. La priorité n’est donc pas de proposer une solution démocratique « à l’européenne », mais de laisser les trois confédérations tribales renouer des liens entre elles. Et de cela, il ne fut malheureusement point question lors du « Sommet de Paris ».

2) Comment organiser des élections dans un pays à ce point morcelé et même éclaté ? S’il est possible de les envisager en Cyrénaïque, région tenue par les forces du général Haftar, comment le faire en Tripolitaine où le pouvoir est aux mains de milices islamo-mafieuses ? M. Fayez Sarraj, le chef du gouvernement dit d’union nationale, ne contrôle en effet ni la Tripolitaine ni même Tripoli. Incapable d’imposer son pouvoir aux milices qui se partagent la capitale, il a même été contraint de déléguer sa propre sécurité à l’une d’entre elles, la milice Rada dirigée par Abderraouf Kara, un salafiste radical financé par l’Arabie saoudite. C’est donc sur cette milice fondamentaliste forte de quelques centaines d’hommes que repose la survie de cette fiction qu’est l’« État » libyen dont on voudrait qu’il organise un scrutin électoral… Nous sommes en plein rêve.

Milices islamo-mafieuses

L’option prioritaire, qui devrait être militaire et non électorale, passe par la réduction des milices islamo-mafieuses occupant les villes situées entre Tripoli et la frontière tunisienne et d’où partent les migrants. Elle passe également par la mise au pas de ceux dont l’intérêt est le maintien du statu quo, à commencer par Misrata.
La quatrième erreur du « Sommet de Paris » est d’avoir fait l’impasse sur le cas Seif al-Islam, le fils du colonel Kadhafi. Or, le 14 septembre 2015, le Conseil suprême des tribus de Libye l’a désigné comme son représentant légal, donc seul habilité à parler au nom des vraies forces vives de Libye. De plus, Seif al-Islam est le seul à pouvoir reconstituer l'alchimie tribale pulvérisée par l'intervention militaire de 2011, lui qui se rattache à la fois aux Awlad Sulayman par son père et aux Sa'adi par sa mère. À travers sa personne, pourrait donc être reconstitué l'ordre institutionnel libyen démantelé par la guerre franco-otanienne.