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Réunion

DIGITALISATION DES BANQUES : La révolution ne fait que commencer 

L’entrée des services bancaires dans l’ère numérique s’est accélérée avec la crise de la covid et La Réunion rattrape ses retards. Si la révolution s’accélère, c’est aussi en raison de la concurrence des assureurs et des néobanques. Mais nous n’en sommes qu’au début…

En économie comme en santé, les mauvaises habitudes sont souvent difficiles à éradiquer. Et pour s’en débarrasser, il vaut mieux parfois subir un traitement radical. C’est, en substance, ce qu’ont vécu les Réunionnais lors de trois années marquées par la crise sanitaire, qui les ont conduits à faire appel aux outils numériques financiers. Longtemps attachés aux transactions en espères, les Réunionnais ont opéré un virage à 180 degrés et sont en train de rattraper le niveau de la France métropolitaine. En valeur, les paiements sont répartis de la façon suivante : 55 % avec une carte bancaire, 34 % par espèces, et 2 % via l’application mobile d’un téléphone portable, les autres moyens (tickets restaurants, chèque-vacances, etc.) représentent les 9 % restants.

Dès 2021, une première étude de l’Institut d’émission des départements d’Outre-mer (Iédom) signalait le début d’une transition. Cela s’explique bien sûr par le confinement et les restrictions diverses, limitant les échanges physiques, mais aussi par la crainte de manipuler pièces et billets éventuellement infectés par le coronavirus. Enfin, le relèvement du plafond des paiements sans contact à 50 euros a conforté cette tendance, et s’est imposé comme une autre explication de cette hausse des transactions par voie numérique à La Réunion. Au début des années 2000, on dénombrait 0,3 carte bancaire par habitant à La Réunion contre 0,8 en Métropole. Vingt ans plus tard, on compte une carte par habitant à La Réunion qui rejoint quasiment l’Hexagone (1,04 carte).

C’est entre 2020 et 2021 que l’émission de cartes bancaires a connu la plus forte croissance, à hauteur de +6,1 % alors que de 2010 à 2020, on se situait à +1,9 % par an.

Nicolas Gobalraja, responsable du service des études et des établissements de crédit à l’Iédom : « Les terminaux de paiements (TPE) ont augmenté de 30 % à La Réunion depuis 2020. » ©Droits réservés

Les espèces perdent du terrain

Une nouvelle enquête de l’Iédom, publiée en avril 2023, confirme que si les Réunionnais restent encore attachés au règlement par espèces pour les paiements d’un faible montant, ils privilégient maintenant la carte bancaire à partir de 20 euros. Le nombre de retraits aux gabiers conforte cette idée générale. Selon Nicolas Gobalraja, responsable du service des études et des établissements de crédit à l’Iédom, ce rattrapage est rassurant : « Il y avait un problème structurel dans la gestion du volet numérique des banques à La Réunion. Certains établissements, notamment ceux gérés en antennes régionales, ne pouvaient pas suivre le rythme de modernisation des banques pilotée depuis Paris. Avec la covid, tout cela s’est profondément rééquilibré. »

Si l’on examine le nombre d’achats plutôt que leur valeur, on constate quand même qu’un achat sur deux se fait en espèces. C’est d’ailleurs le niveau de la Métropole. Mais, comme indiqué ci-dessus, cela concerne principalement des petits montants. Et le développement des terminaux de paiements (TPE) confirme la transition en cours. « Ils ont augmenté de 30 % à La Réunion depuis 2020, souligne Nicolas Gobalraja. C’est une avancée considérable. » Cependant, si le virage numérique semble ainsi amorcé, il convient d’appréhender les prochaines étapes de la digitalisation des banques à La Réunion.

Un secteur bousculé

La crise de la covid a changé la donne et accéléré la digitalisation, c’est un fait, mais le basculement à 100 % n’est pas encore d’actualité. D’autant que les clients des banques traditionnelles se montrent de plus en plus exigeants et attendent qu’elles opèrent une restructuration complète et aillent plus loin dans l’innovation. Et cette course à l’innovation met désormais les néobanques (banques 100 % en ligne) en concurrence avec les banques traditionnelles.

Dans le monde de la tech, depuis quelques années, un nouveau mot fait florès : le « multivers ». Facebook s’est rebaptisé Meta en anticipant l’explosion du secteur. Les start-up du secteur explosent en bourse. Le principe ? Un monde parallèle, numérique, habité par des avatars, des pendants de nous-mêmes. De plus en plus, le numérique transforme des pans entiers de nos vies : l’irruption de l’intelligence artificielle avec Chat GPT-4 qui permet d’entretenir avec vous de véritables conversations philosophiques ou de résoudre des problèmes complexes, les cours des Bitcoins, ces cryptomonnaies sans édifice centralisé pour ga-antir la stabilité des taux, les investissements dans les NFT, ces images numériques passant pour les futures œuvres d’art… Tout cela interpelle les professionnels concernés. C’est un système entier qui est renversé.

Si cet univers semble encore lointain pour certains, et peut même faire penser à un mauvais film de science-fiction à d’autres, il faut rappeler que plusieurs usages, hier encore invraisemblables, sont devenus monnaie courante de nos jours. Un service où des inconnus dorment dans votre salon pour une nuit seulement ? Airbnb. D’autres inconnus qui montent d’un coup dans votre voiture et traversent avec vous la moitié de la Dordogne ? Blablacar. Une banque qui n’a ni guichet ni coffre-fort ? Une néobanque.

Nickel, l’exemple du modèle hybride

Historiquement, les néobanques ont profité de l’ouverture du secteur en 2007 lorsqu’une directive européenne DSP, transposée ensuite en loi nationale, a permis la mise en concurrence des établissements bancaires, notamment en ouvrant la porte aux insatiables GAFAM. En 2015, une deuxième directive a autorisé la libéralisation des services de paiement tels que Apple Pay ou Google Pay. Dix ans après la première directive, en 2017, à La Réunion, c’est l’arrivée d’Orange Bank et de Compte-Nickel qui va bousculer le secteur et remettre en cause les principes fondamentaux du microcosme bancaire local. « La néobanque est née sur le principe ‘un compte, une carte’. Elle permettait d’ouvrir un compte sans autorisation de découvert, et d’ainsi se projeter vers d’autres publics, notamment les bannis des banques traditionnelles », explique Laurent Guivarch, directeur commercial de Nickel France.

Ancienne start-up à succès, Compte-Nickel a été rachetée en juillet 2017 par BNP Paribas pour 200 millions d’euros. Devenue Nickel (tout court), l’entreprise s’étend maintenant en Europe et constitue le deuxième réseau physique de points de vente derrière la Banque postale dans l’Hexagone, dont 40 % des relais se trouvent en zone rurale. Son modèle ? Offrir des services modernes digitaux tout en s’appuyant sur des points de vente physiques reconnus des usagers, autre que des établissements bancaires. Si son développement en Métropole est chapeauté par la confédération des buralistes, à La Réunion, son implantation, lancée en octobre 2015, repose sur une plus grande diversification des points de vente. « Il y a environ 120 points de vente dans l’océan Indien, dont un peu plus de 90 à La Réunion et 30 à Mayotte » confie Arnaud Visnelda, responsable du réseau, pour lequel Zeop propose son maillage territorial. Et l’affaire fonctionne. « Nous enregistrons 2 500 nouveaux clients chaque mois. Et à La Réunion, nous avons encore une belle marge de progression, notamment dans l’ouest et le sud-est de l’île », ajoute Arnaud Visnelda. Malgré son rachat par BNP Paribas, cette banque inclassable conserve un système bancaire indépendant.

Les banques traditionnelles doivent s’adapter aux demandes toujours plus exigeantes de leurs clients, surtout des plus jeunes générations.

L’opérateur de télécoms Zeop est le partenaire de Nickel à La Réunion. De g. à dr. : Thomas Morin ; chef des ventes chez Zeop ; Emmanuel André, directeur général de Zeop ; Thomas Courtois, président de Nickel ; Youssouf Bacar, responsable de l’antenne de Mayotte ; Laurent Guivarch, directeur commercial de Nickel France. ©Droits réservés

Des clients toujours plus exigeants

Et les néobanques prennent des parts de marché. Il faut dire que les atouts de ces banques en ligne sont nombreux, notamment la possibilité de profiter des services 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, de bénéficier d’une plus grande autonomie dans les actions (comme le relèvement du plafond de la carte bancaire à distance) et de ne pas dépendre des déplacements dans les agences. Enfin, outre les innovations technologiques qui caractérisent ces banques 2.0, les frais sont inférieurs à ceux des banques traditionnelles, en partie grâce à l’absence de succursales physiques. « Le futur, c’est la souplesse d’utilisation globale des services de paiement », commente Laurent Guivarch.

Dans ce contexte de concurrence, beaucoup de clients des banques traditionnelles ne les quittent pas forcément, mais font aussi appel aux services des néobanques. Une approche multibancaire qui commence à se répandre.

En février 2018, Connekt4 a levé 250 000 euros auprès de Compass, le fonds de capital-risque du groupe mauricien ENL. De g. à dr. : Fabrice Boullé, directeur de Compass ; Ashley Gaüzère, président de Connekt4 et Rémi Voluer, dirigeant de Seyes qui a accompagné la start-up. ©Droits réservés

Avec HUB2, la fintech Connekt4 opère en Afrique francophone : La start-up réunionnaise Connekt4, lancée officiellement en 2019, a pris du volume. Avec son application HUB2, elle opère désormais en Côte d’Ivoire, au Bénin, au Sénégal, au Burkina Faso et au Cameroun. Son fonctionnement est simple : il consiste à agir comme un agrégateur de paiement, c’est-à-dire une infrastructure permettant de faciliter les transactions entre les institutions financières. Le succès fulgurant de la marque la pousse à rehausser ses ambitions, en se positionnant notamment comme le principal uniformisateur de flux financiers d’Afrique Francophone dans les prochaines années. « Pour le moment, dans cette région, les offres sont encore disparates, explique Ashley Gaüzère, son fondateur et président. Tout simplement, parce que cette zone en particulier, et l’Afrique en général, sont en avance sur le reste du monde sur les paiements mobiles liés au retard de la bancarisation. » Le continent, en effet, a sauté la transition numérique des cartes bancaires pour directement effectuer ses paiements par voie digitale. La part jeune de la population (60 % ayant moins de 24 ans) illustre cette révolution en marche. 
Basée à Saint-Denis dans le Kub Parc Technor, la start-up brasse désormais 30 millions de dollars par mois en flux financiers, avec une croissance mensuelle de 20 %.  HUB2 cherche à faciliter chaque jour un peu plus la vie de ses clients, en optimisant et en fluidifiant les transferts d’argent. « Chaque mois, les néobanques gagnent des usagers. Mais là encore, le continent africain est plus qu’à la pointe. Là-bas, il est de plus en plus courant de recevoir son salaire par mobile money », poursuit  Ashley Gaüzère. L’utilisateur de HUB2 jouit d’un portefeuille sans compte bancaire pour récupérer de l’argent, réaliser des transferts et retirer des espèces, le tout dans le creux de sa main, par l’intermédiaire de son smartphone. La prochaine étape pour HUB2 devrait se passer en République démocratique du Congo (RDC), un énorme marché de 87 millions d’habitants.