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Maurice

« Lettre ouverte au bon Dieu »

Les Sept péchés capitaux inspirent à Jean-Lenoir une « lettre ouverte au Bon Dieu » pour lui proposer d’en ajouter quelques autres, au vu du comportement de certains de ses compatriotes et non des moindres.

Mon Dieu,

Je vous demande de me permettre de m’adresser publiquement à vous. Le faire au vu et au su de tous mes semblables rappellera, par exemple, aux honorables (si le terme leur sied encore) membres de notre parlement que lorsqu’on affirme des choses graves que l’on croit vraies, il n’y a pas de risques à le faire publiquement plutôt que de se cacher derrière l’immunité parlementaire qui leur permet de dire tout et n’importe quoi sans risque de recevoir du papier timbré.

De toutes les façons, mon Dieu, je ne me permettrais pas de vous mêler à cette tambouille terrestre qui est de plus en plus douteuse depuis qu’on explique à l’homme que le Royaume de Dieu n’est pas au Paradis, mais ici, sur notre misérable terre… avec le résultat qu’il y a aujourd’hui autant de diables au paradis terrestre Indianocéanique qu’en enfer. Certains de nos compatriotes, et non des moindres, ont transformé ce jardin d’Eden en terrain de jeu de leurs plus grandes turpitudes morales. J’ai choisi le qualificatif « moral » parce qu’il est directement lié aux Sept péchés capitaux qui entraînent tous les autres dans leur sillage… Ces sept péchés, qui sont l’Orgueil, la Jalousie, l’Avarice, la Colère, la Luxure, la Gourmandise et la Paresse, apparaissant au XIIIe siècle et systématisés ensuite par Saint Thomas d’Aquin, me semblent ne plus convenir au fonctionnement de notre société d’aujourd’hui.

Le droit à la paresse

Loin de moi l’idée de penser qu’ils ne sont plus d’actualité. Je crois simplement mon Dieu qu’il faudrait réactualiser cette liste pour notre monde qui est en bute à des horreurs bien pires que celles engendrées par les péchés mentionnés plus haut.

Je vois déjà venir les petits malins qui, me connaissant, imaginent que je voudrais que vous enleviez la gourmandise de cette liste. Non, pas du tout, d’autant plus que l’interdit en la matière rend les choses bien meilleures… Elle continuera d’exister tant que le monde existera et qu’il sera parsemé de toutes ces bonnes choses issues des cultures et des traditions gourmandes qui font nos richesses civilisationnelles. Même chose pour la Paresse que je suis prêt à défendre bec et ongles dans ce monde qui va tellement vite qu’il va un jour prochain se fracasser contre le mur de ses propres contradictions. Je persiste et je signe car j’ai même choisi d’insérer la notion de paresse dans mon adresse mail… Ralentir les choses et les hommes qui les font n’a jamais fait de mal à personne.

Je voudrais donc vous proposer mon Dieu d’y introduire quatre péchés que je considère autrement plus graves, à savoir la VÉNALITÉ, la CORRUPTION, l’AVIDITÉ et la CUPIDITÉ, qui traitent tous à peu près des mêmes comportements tordus en empruntant des chemins différents… Quand on est avide on devient vénal et cupide, donc insatiable (une forme de gourmandise…) et âpre au gain… Maintenons la Jalousie qui est la porte par laquelle passe la cohorte des diablotins chargés de nous faire basculer dans l’envie… La corruption intervient alors avec toutes ses poignées de mains rampantes, ses dessous de table vieux comme le temps, ses amitiés sur commande et ses clins d’yeux complices…

Le Veau d’or biblique a depuis longtemps fait son retour dans les sociétés modernes au prix d’une démoralisation telle qu’elle emporte avec elle les considérations les plus élémentaires des comportements publics et privés. On vole, on trafique, on soudoie, on fausse, on manigance, on corrompt, on dissimule, on ment et on tue pour le seul profit de l’argent et de son complice de toujours, le pouvoir.

Donc, en résumé, on pourrait conserver, mon Dieu, les quelques péchés capitaux restants qui ont fait leurs preuves depuis ce treizième siècle où ils ont été systématisés, mais lourdement mis à mal par ceux qu’ils étaient censés guider et prévenir. On sait que l’Enfer a toujours été pavé de bonnes intentions, mais on sait aussi que malgré celles-ci nous cahotons sur des routes secondaires où les turpitudes morales prennent souvent le dessus sur le reste.

Donc, sans préjuger de vos intentions, mon Dieu, je pourrais juste vous suggérer d’installer en têtes de liste des péchés capitaux ces quelques comportements plus que douteux qui pourrissent nos sociétés, en attendant ce jour improbable où l’homme (et la femme, que j’allais oublier au risque de me faire battre par les féministes qui m’accuseraient de leur enlever leur part de ce gâteau-là) aura changé le sien…

Jean-Pierre Lenoir

L’auteur : Jean-Pierre Lenoir est une grande figure de l’île Maurice. D’ascendance bretonne, constituée de marins et sans doute de corsaires, il est doté d’une belle plume et fait partie des écrivains qui comptent. Journaliste baroudeur et marchand de vin avec Eastern Trading, caviste créé par son père en 1952 et aujourd’hui dirigé par son fils, il a été le dernier rédacteur en chef du Cernéen, journal créé en 1832 et ayant cessé de paraître en 1982 parce que devenu politiquement incorrect. Jean-Pierre Lenoir a raconté dans La plume du corsaire (2001) cette aventure et son combat contre la fermeture du journal, l’un des deux plus anciens de langue française dans monde. Parmi ses derniers livres, on peut citer La Vallée des hippopotames (2015), préfacé par Bernard Lugan, qui relate l’histoire tragique des fermiers mauriciens en Rhodésie (devenue le Zimbabwe). Ses Récits de voyage à Saint-Brandon (2018) donnent le goût du large. Et plus récemment, Nom de code Castor (2022) nous fait découvrir de manière romancée l’île Maurice de 1942, sur fond de guerre et « d’espionnage sous les cocotiers ».