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Mayotte

Mayotte, comorienne avant tout

Peu à peu, Mayotte devient ce qu’elle n’a jamais vraiment cessé d’être : une île comorienne. La moitié de sa population est déjà constituée de migrants illégaux et les Mahorais de souche s’exilent de plus en plus, à La Réunion et dans l’Hexagone. Les gesticulations du ministre français de l’Intérieur et des Outre-mer, Gérald Darmanin, ne devraient pas y changer grande chose. Pour comprendre cette situation qui semble inextricable, un rappel historique s’impose. Ce que s’attache à faire Alban Dignat…

Située dans l’archipel des Comores, Mayotte (374 km²) est en fait constituée de deux îles : Grande Terre et Petite Terre (ou Pamandzi), entourées d’un récif corallien et d’un lagon que l’on dit le plus beau du monde ! On la surnomme l’île au lagon ou encore l’île aux parfums, en raison de la présence en abondance de l’ylang-ylang, un arbre à fleurs jaunes utilisées en parfumerie. Après plus d’un siècle de souveraineté française, rien n’a bougé sur l’île sinon que la population a crû très fortement, passant de 3 000 habitants en 1841 à plus de 300 000 (estimation 2023), à quoi s’ajoute un grand nombre de Mahorais installés en Métropole et à La Réunion (le reste de l’archipel représente 2 200 km² et 837 000 habitants en 2022). Plus de la moitié de la population de Mayotte est constituée de migrants illégaux.

Les habitants de Mayotte ne se distinguent en rien de leurs voisins des autres îles. Ils parlent en très grande majorité une langue bantoue (africaine), le shimaoré. Les autres parlent un dialecte malgache, le shibouski (qui s’apparente au sakalava – NDLR). Le français demeure une langue d’importation comme en Afrique subsaharienne.

Tous les habitants ou presque sont musulmans. Ils suivent le droit islamique appliqué par 22 cadis (juges) officiels. La polygamie est très largement pratiquée. Elle est tolérée par la loi française, mais interdite (en théorie) aux nouvelles générations nées après 1985. La production se réduit à quelques cultures vivrières et les exportations, insignifiantes, à des clous de girofle et du parfum dérivé de l’ylang-ylang. Comme dans le reste de l’Outre-mer français, la prime de 40 % dont bénéficient les fonctionnaires décourage l’initiative privée, seuls les clandestins étant disposés à travailler pour un salaire ordinaire dans les ateliers et les plantations.

Une possession délaissée

Entre Madagascar et l’Afrique, les Comores sont un archipel hors du temps constitué de quatre îles : Mayotte, Anjouan, Grande Comore et Mohéli. Elles étaient au XIXe siècle l’objet de luttes incessantes entre les chefs locaux, les « sultans batailleurs ». Leur principale activité consistait dans le trafic d’esclaves à destination du Moyen-Orient.

Le sultan d’origine malgache Andriantsouli qui régnait sur Mayotte, en bisbille avec son voisin de l’île d’Anjouan, appela à son secours un Français, le commandant Pierre Passot, qui venait d’accoster sur l’île. Par le traité du 25 avril 1841, il céda son île à la France en contre-partie d’une indemnité de 1 000 piastres.

C’est ainsi que Mayotte entra dans le giron de la France. Jusqu’à la fin de l’époque coloniale, la présence française à Mayotte et aux Comores se ramena à très peu de chose, l’archipel n’ayant guère d’intérêt pour la Métropole.

L’esclavage fut néanmoins aboli à Mayotte dès le 9 décembre 1846, soit sous le règne de Louis-Philippe et avant le décret de Schoelcher. Il est vrai que l’abolition n’affectait ici les intérêts d’aucun planteur européen…

De proche en proche, les sultans voisins demandèrent à bénéficier du protectorat de la France et en 1887, l’ensemble de l’archipel devint colonie française.

Dès lors, les Comores furent de fait gouvernées à partir de la colonie voisine de Madagascar. Surpeuplées, pauvres et sans ressources, éloignées des grandes routes maritimes, elles n’intéressaient guère l’administration coloniale.

Maladresses parisiennes

Après la Seconde Guerre mondiale, Paris dissipa les espoirs des élites qui, aux Comores comme à Madagascar et même en Afrique noire, caressaient l’espoir d’une intégration pleine et entière dans la République.

Par la loi du 24 septembre 1946, les Comores furent séparées de Madagascar et reçurent comme les autres colonies françaises d’Afrique et d’Asie le statut de territoire d’Outre-mer avec l’abolition de l’indigénat et pour les habitants un statut de citoyen-sujet et un droit de vote local. À la différence des autres colonies africaines, qui reçurent leur indépendance en 1960, les Comores (ainsi que Djibouti) demeurèrent sous la tutelle de la France. Par une loi du 3 janvier 1968, l’archipel obtint une autonomie interne étendue, prélude à l’indépendance.

Mais dès lors, Paris accumula les maladresses en réveillant la rivalité entre les îles. Ainsi la capitale administrative fut-elle transférée de Dzaoudzi (Mayotte) à Moroni (Grande Comore). L’arrogance des nouveaux fonctionnaires ne tarda pas à indisposer les Mahorais.

Pour ne rien arranger, le gouvernement français, conseillé par Jacques Foccart, paria sur un riche commerçant d’Anjouan, Ahmed Abdallah, pour diriger le pays après l’indépendance. On espérait qu’il saurait se montrer accommodant avec l’ancienne métropole. Mais l’homme, irascible et sans assise politique, fit peur aux Mahorais qui, pour s’en protéger, proclamèrent leur « attachement indéfectible » à la France.

Le référendum décisif eut lieu le 22 décembre 1974. Les Mahorais se prononcèrent à 63 % contre l’indépendance et les autres Comoriens à 95 % pour. Soulignons qu’à ce stade, le choix n’était pas entre l’indépendance et le rattachement à la République française mais entre l’indépendance et le maintien dans le statut colonial, comme pour les autres colonies africaines devenues depuis lors indépendantes.

Le Parlement, embarrassé, décida de faire fi de la légalité internationale et exigea que la future Constitution des Comores soit approuvée île par île. Le président Valéry Giscard d’Estaing ne s’y opposa pas… Comme on pouvait s’y attendre, la Constitution fut approuvée dans toutes les îles à l’exception de Mayotte.

Là-dessus, sans prendre la peine de se concerter avec Paris, Ahmed Abdallah proclama une indépendance unilatérale le 6 juillet 1975 sans profiter du délai de trois ans prévu par les accords pour permettre un raccommodement entre tous les Comoriens.

C’est ainsi que Mayotte resta sur le bas-côté et conserva son statut colonial en attendant soit une hypothétique indépendance, soit un retour dans le giron comorien.

Moins d’un mois plus tard, le 3 août 1975, Ahmed Abdallah fut renversé. Trop tard pour changer le cours des choses. Les Nations unies dénoncèrent cette violation des frontières issues de la colonisation : la résolution 3385 du 12 novembre 1975 réaffirma « la nécessité de respecter l’unité et l’intégrité territoriale de l’archipel des Comores, composées des îles d’Anjouan, de la Grande Comore, de Mayotte et de Mohéli ».

Il n’empêche que le 8 février 1976, les habitants de Mayotte exprimèrent par référendum à 99 % leur volonté de rester dans le giron de la France. Ils n’avaient plus envie de retrouver la pétaudière comorienne et préférèrent la tutelle lointaine de Paris, assortie de plantureuses aides, à celle de Moroni.

Il est possible que la Marine nationale se soit réjouie de conserver ainsi un port au milieu du canal du Mozambique. Il est surprenant par ailleurs que les citoyens français n’aient pas été consultés sur cette extension de territoire, un mariage requérant normalement l’assentiment des deux partenaires.

Bénéficiant de fonds européens en tant que Région ultrapériphérique de l’Union européenne et accueillant des investisseurs de La Réunion, Mayotte est en plein boom. Un paradoxe alors que la société mahoraise est en crise. ©Droits réservés

Sous la protection de la France

Quoi qu’il en soit, depuis lors, l’île est administrée par des fonctionnaires venus en quasi-totalité de Métropole. Elle est toujours revendiquée par le gouvernement comorien qui a l’appui de la communauté internationale. Mais les dissensions au sein des Comores et la quasi-sécession de l’île d’Anjouan rendent improbable la mainmise des Comoriens sur Mayotte.

Bien que rassurés de ce côté-là, les Mahorais ne veulent pas d’une autonomie qui les conduirait progressivement à une prise en main de leur destin. Ils se montrent plus attirés par les sunlights de la société de consommation que par les vieilles lunes des luttes anticoloniales.

Sans s’embarrasser d’un débat public et démocratique, dans l’indifférence des médias et des commentateurs, le gouvernement de Nicolas Sarkozy leur a ouvert la voie de la départementalisation et l’intégration pleine et entière dans la République française.

On peut y voir une aberration compte tenu de ce que l’île n’a aucune affinité avec la France. C’est une vieille terre de culture et d’Histoire comme les autres territoires d’Outre-mer (Polynésie et Nouvelle-Calédonie) qui restent attachés à leur autonomie. Mayotte n’a rien de commun avec la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et La Réunion qui sont une création ex-nihilo de la France et, pour cette raison, sont devenues des départements d’Outre-mer…

Sans surprise, le 29 mars 2009, les Mahorais se sont prononcés à une écrasante majorité sur la transformation de leur collectivité en département d’Outre-mer et ont renoncé à la voie de l’indépendance (tout autre territoire d’Afrique subsaharienne aurait sans doute voté de la même façon s’il s’était vu proposer une intégration de plein droit dans la République française).

Le défi mahorais

Dès l’automne 2011, des émeutes violentes – avec mort d’homme – ont opposé la jeunesse de Mayotte aux policiers venus de Métropole. Elles ont révélé une société très éloignée du rêve assimilationniste et dont le fonctionnement est assuré vaille que vaille par les métropolitains, dits « mzungus » ou « m’zungus » (administrateurs, enseignants, médecins), essentiellement des fonctionnaires nantis de salaires supérieurs de 40 % à ceux de la Métropole.

Même au prix d’efforts considérables, on voit mal comment l’État français pourra faire face aux défis politiques, sociaux, culturels et économiques :

– Corruption endémique de la classe politique locale,

– Analphabétisme et méconnaissance de la langue française,

– Prévalence du droit coutumier coranique sur la loi française,

– Principaux commerces aux mains des marchands indo-pakistanais,

– Sous-développement aigu et absence de toute activité économique significative, en lien avec les sur-rémunérations des fonctionnaires, qui découragent l’initiative privée,

– Surpeuplement et natalité exubérante,

– Énorme pression migratoire en provenance des Comores, de Madagascar, voire de l’Afrique des Grands Lacs (on compte plusieurs milliers d’enfants clandestins à la charge de la collectivité et dont la mère a péri dans un naufrage),

– Montée des violences meurtrières entre Mahorais et immigrés illégaux comoriens ou africains.

Qui plus est, la motivation des fonctionnaires métropolitains est mise à rude épreuve sur un territoire auquel ils se sentent étrangers, quand tous leurs efforts pour instruire la jeunesse et maintenir l’ordre sont réduits à néant par l’arrivée continue de nouveaux migrants. L’autre facteur d’instabilité est une fécondité parmi les plus élevées du monde (4,6 enfants par femme en 2022).

Dotée d’un des plus grands lagons fermés du monde, Mayotte ne manque pas d’atouts pour le tourisme. Mais ce secteur n’a jamais vraiment décollé. ©Stocklib/Fotoember

L’avenir s’avère d’autant plus sombre que les Mahorais de souche tendent à abandonner leur île aux immigrants illégaux. Ils usent de leur citoyenneté pour aller chercher une vie plus sereine à La Réunion ou en Métropole (Marseille abrite ainsi plus de Comoriens que Mayotte). Ceux qui sont encore présents sur l’île manifestent leur colère en prenant des armes pour combattre les clandestins ainsi qu’en donnant leurs votes à l’extrême-droite. Au deuxième tour des élections présidentielles de 2022, la candidate du Rassemblement national a ainsi recueilli 59,1 % des suffrages exprimés, soit l’un de ses meilleurs résultats.

Le nombre de clandestins est sans cesse gonflé par les naissances et les arrivées de barques (les kwassa kwassa). Par une aberration singulière, ces immigrants illégaux et leurs enfants, qui ne peuvent sortir de l’île légalement, pourraient bientôt devenir les seuls habitants permanents de l’île, aux côtés des policiers et administrateurs métropolitains, transformant l’île en un camp de concentration à ciel ouvert, le plus grand du monde. Hormis les déchaînements de violences à répétition, leur seule soupape à ce jour consiste à acheter ou louer une carte d’identité française à des Mahorais pour prendre en fraude l’avion à destination de La Réunion ou d’une métropole européenne.

Si l’on en croit un reportage du magazine Marianne (octobre 2023), la situation est tellement dégradée que des immigrants comoriens entrés illégalement sur l’île auraient en définitive fait le choix de revenir dans leur village !

Sans doute la départementalisation de Mayotte demeurera-t-elle dans l’Histoire comme le legs le plus coûteux et le plus lourd de conséquences de la présidence Sarkozy. C’est aussi un échec de la classe politique et de la haute administration française qui n’ont pas entrevu la catastrophe (à de rares exceptions comme le diplomate Stéphane Hessel qui s’était opposé en vain au référendum de 1974). C’est enfin une bombe à retardement : on n’ose imaginer ce qu’il adviendra si l’État doit un jour prochain déployer l’armée pour ramener un semblant d’ordre dans ce minuscule territoire.

(*) Alban Dignat a enseigné l’Histoire au lycée, en France, mais aussi à Meknès (Maroc), Tananarive (Madagascar) et Bangui (Centrafrique). Il suit avec un intérêt tout particulier l’histoire coloniale et l’histoire des Afriques.

Mayotte et la Crimée : des similitudes : Le rattachement de la Crimée à la Russie, le 17 mars 2014, est assimilable d’un point de vue juridique à l’annexion de Mayotte par la France en 1974 et à son détachement de la République des Comores, contre l’avis du gouvernement comorien et malgré la condamnation de l’ONU. On peut aussi, du point de vue du droit international, considérer comme tout aussi scandaleuse l’indépendance unilatérale du Kossovo en 2008 avec la complicité de l’OTAN et en violation des promesses de l’ONU. Reste que le rattachement de la Crimée à la Russie répare la décision de Khrouchtchev, cinquante ans plus tôt, de placer cette terre russe sous administration ukrainienne.

Cousins, cousines ! : L’ethnologue Sophie Blanchy, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), spécialiste des sociétés comoriennes et malgaches, déclare dans Le Monde (26 avril 2023) : « S’agissant des Comoriens à Mayotte, il est difficile pour moi de parler de migrants étrangers. Ces populations, qu’elles soient nées à Mayotte, à Anjouan ou en Grande Comore, partagent la même langue, pratiquent la même religion, ont la même conception de la parenté, se sont souvent mariées et continuent de se marier entre elles. Rien ne les distingue si ce n’est que certaines se retrouvent sur ce territoire avec la nationalité française et d’autres pas. »