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Moyen-Orient

Nous rentrons dans des temps vraiment dangereux

Une analyse géopolitique de Charles Gave sur l’embrasement survenu du côté d’Israël et de la bande de Gaza. Juste au moment où le Moyen-Orient s’engageait sur la voie de l’apaisement diplomatique. Le Malin y serait-il pour quelque chose ?

Je n’aime pas, mais pas du tout, ce qui se passe en ce moment en Israël.

Commençons par une remarque fort simple. Je n’ai aucune remarque à faire qui amènerait quoi que ce soit aux débats sur les responsabilités morales de chacune des parties dans la genèse de ce désastre. J’ai certes une conviction très forte sur le sujet, mais je ne vois pas en quoi la communiquer au monde entier aide en quoi que ce soit à la résolution des problèmes. Mon ambition dans la vie n’a jamais été de juger qui avait raison et qui avait tort, mais d’analyser ce qui était en train de se passer pour pouvoir peser ensuite dans la bonne direction, si l’occasion se présentait.

Or, depuis quelques mois, après être devenu positif sur les perspectives de l’Inde, de la Russie et de l’océan Indien, je me sentais doucement devenir optimiste pour les habitants du Proche et du Moyen-Orient tant les perspectives à long terme dans cette région du monde me paraissaient s’améliorer elles aussi.

* Les accords d’Abraham progressaient lentement, mais sûrement, et des rumeurs couraient que l’Arabie Saoudite allait, peut-être, reconnaître Israël.

* L’Iran et l’Arabie Saoudite, sous la pression de la diplomatie chinoise, envisageaient de se parler pour la première fois depuis des lustres. Et donc, je me disais, sans trop y croire, que les choses allaient sans doute s’améliorer au Proche et au Moyen-Orient si, d’un côté les Israéliens et les Arabes se mettaient d’accord, et que de l’autre les Chiites et les Sunnites cessaient de se taper dessus…

Le « doux commerce » plutôt que la guerre

Et comme, en même temps, je voyais la Russie « basculer» une grande partie de ses exportations de matières premières de l’Europe vers l’Inde et accepter que celles-ci soient payées en roupies, je me prenais à rêver d’un monde qui aurait été de la Crimée (Russe) à l’Indonésie, en passant par la Turquie, la Syrie, l’Irak, l’Iran, le Pakistan, la Malaisie, l’Indonésie, la côte est de l’Afrique, et qui accepterait de remplacer les guerres externes, civiles, religieuses etc. par « le doux commerce » , comme le disait Montesquieu. Bref, j’entrevoyais avec satisfaction l’arrivée d’une énorme période de croissance ricardienne sur toute la zone allant de la Russie à l’océan Indien. Mais le Diable veillait…

Comme mes lecteurs le savent, plus je vieillis et plus je suis convaincu que le Prince de ce monde intervient autant qu’il le peut dans les affaires humaines et que ce n’est jamais pour que les choses aillent mieux. Or, pour des raisons bien compréhensibles, il semble que le Malin prête une attention toute particulière à cette partie du monde où se rejoignent l’Europe, l’Asie et l’Afrique et où sont nées les grandes religions monothéistes.

Mais bien entendu, le Démon ne peut rien faire par lui-même, il faut que l’exécution de ses mauvaises pensées passe par l’intermédiaire d’humains qui acceptent de faire le mal en pensant que c’est le bien. Depuis Eve et la pomme, convaincre les humains que ce sophisme est vrai est LA grande astuce du Diable.

Et nous venons d’en avoir une fois encore une démonstration parfaite avec ce qui s’est produit en Terre Sainte dans la deuxième semaine d’octobre. Je crains que le diable n’ait repris la main dans la partie qui se joue autour de Jérusalem. Je crains encore plus que la partie ne soit pas finie.

Je m’explique : je trouve extraordinairement suspecte la façon dont les terroristes du Hamas ont perpétré leurs crimes.

* Tout semble avoir été fait pour engendrer la réaction la plus forte possible de la part des autorités Israéliennes.

* Et tout semble avoir été fait pour que la population civile de la zone de Gaza soit la seconde victime.

C’est là que je commence à m’inquiéter

Si la réaction Israélienne est très forte contre les Gazaouis, ce qui semble bien être le cas, alors tous ceux qui étaient contre les tentatives de réconciliation que j’ai mentionnées plus haut pourront créer une effervescence très forte dans ce qu’il est convenu d’appeler la « rue arabe » et ces émeutes auront lieu, non seulement au Moyen-Orient, mais aussi chez nous car il apparaît de plus en plus qu’une bonne partie de ladite « rue arabe » se trouve aujourd’hui dans nos pays. Et ces troubles seront d’au-tant plus forts si l’idée se répand qu’il s’agit là encore d’une lutte de civilisation entre les « croisés-colonialistes » d’un côté et les musulmans de l’autre.

Dans cet esprit, je ne peux pas imaginer de plus grande stupidité que d’avoir interdit en France toute manifestation de soutien aux Palestiniens alors que les manifestations de soutien à Israël étaient autorisées. Dieu sait que ce qui s’est passé en Israël me révulse, mais là n’est pas la question. Dans notre civilisation, le droit de manifester est un droit absolu et non pas un privilège octroyé par l’État à ceux qui pensent bien. Encore une fois, ce genre de décision montre que les libertés dont nous disposions dans le passé n’existent plus et que ceux qui gèrent nos États ne les respectent plus. Nous sommes passés depuis quelques années d’un État de Droit au droit d’un État qui impose ses volontés à tous ceux qui ont le mauvais goût de ne pas être d’accord avec nos classes dirigeantes.

Allons plus loin ! Imaginons que dans leur fureur tout à fait compréhensibles, les autorités Israéliennes poursuivent une politique de représailles qui ferait de nombreuses victimes innocentes parmi les Gazaouis. Une partie non négligeable de la presse internationale ferait alors passer immédiatement Israël du statut de victime à celui de bourreau. À ce moment-là, ceux qui ont organisé ces attentats ignobles pourront demander, au nom des Gazaouis « martyrisés », l’aide des pays « frères ». Ce qui pourrait forcer le Fatah, la Syrie, le Liban, voire la Turquie, à se joindre au conflit. Israël, isolée, devra demander sans doute l’aide des USA qui ont déjà envoyé deux porte-avions en Méditerranée orientale. Et dans le cas où les États-Unis interviendraient directement dans le conflit, nous rentrerions vraiment dans la guerre des civilisations annoncée par Huntington. La question essentielle est donc : que vont faire les USA ?

Pour me résumer

Malheureusement, je n’ai pas la moindre idée de qui exerce réellement le pouvoir aux USA en ce moment puisque le Président est à l’évidence gâteux ? Et peut-être que ceux qui exercent le pouvoir aux USA ne seraient pas mécontents de rétablir la crédibilité des armées américaines qui depuis quelques années vont de débâcle en débâcle et de défaite en défaite. Cet enchaînement paraît sans doute tout à fait improbable à beaucoup de lecteurs. Mais il faut se souvenir que c’est ainsi qu’a commencé la Guerre de 14-18. Un archiduc autrichien est assassiné à Sarajevo. L’Autriche-Hongrie en profite pour menacer la Serbie, qui fait appel aux Russes, du coup les Autrichiens demandent l’aide de l’Allemagne, ce qui force la Russie à demander l’aide de la France, qui en appelle à la Grande-Bretagne. Résultat : quatre ans plus tard, des millions de morts et le premier suicide de l’Europe.

Avec le temps, nous avons tous compris que celui qui avait gagné la guerre après les attentats du 11 septembre a été Ben Laden. Depuis cette date fatidique, les autorités américaines ont été d’erreurs économiques en aventures militaires qui les ont ruinés, en législations qui ont détruit les libertés constitutionnelles américaines pour se retrouver aujourd’hui dans une situation budgétaire désespérée après avoir perdu les privilèges attachés à la monnaie de réserve.

Pour moi, la situation actuelle ressemble de façon extraordinaire à celle qui prévalait après les attentats du 11 septembre. Il me paraîtrait judicieux de procéder différemment cette fois. Des gens bien informés semblent croire que ces attaques contre Israël ont été organisées avec l’aide de l’Iran. Je comprends parfaitement que cette marche vers la paix, qui avait commencé au Moyen Orient, indispose au plus haut point une partie de la structure de pouvoir théocratique en Iran. De notoriété publique, l’Iran serait à quelques mois de disposer de l’arme atomique et rien ne garantit que ce pays n’essaye pas de détruire Israël à ce moment-là. Il faut se souvenir que les autorités en Iran sont vraiment millénaristes et attendent le retour du Mahdi.

La destruction d’Israël, selon certains au pouvoir à Téhéran, aiderait à ce retour. Nous sortons ici de toute rationalité. De Gaulle avait coutume de dire que la vraie difficulté lorsque l’on était au pouvoir n’était pas de choisir entre une bonne et une mauvaise décision, mais de trancher entre deux mauvaises. Dans cet esprit, si l’Iran est vraiment derrière les attentats en Israël, à mon avis (que personne ne me demande), je préfèrerais essayer d’anéantir les centres nucléaires Iraniens que d’attaquer Gaza. Pour cela, il faudrait d’abord mettre hors d’état de nuire les aéroports de Damas et d’Alep, ce qui est fait.

Le risque est énorme tant il est certain que les Iraniens ont sans doute établi des cellules terroristes dormantes dans tous nos pays. Nous risquons d’avoir une flambée d’attentats un peu partout dans le monde si cette décision était prise, qui ne serait exécutable que si les USA livraient aux Israéliens les bombes de perforation qu’ils n’ont pas dans leur arsenal (à ma connaissance). Mais contrairement aux Gazaouis, les mollahs Iraniens ne sont populaires nulle part et certainement pas dans leur propre pays. Et peut-être peut-on affirmer que pacifier le Moyen-Orient requiert un changement de régime en Iran ?

En tout cas, j’arrive à la fin de ce papier à deux conclusions :

* Imaginer que l’on puisse arriver à une paix durable dans cette région du monde tant que règne une théocratie millénariste à Téhéran me paraît quelque peu illusoire ;

* Et taper sur les gazaouis me paraît idiot.

Charles Gave.

L’auteur : Économiste et financier, Charles Gave s’est fait connaître du grand public en publiant un essai pamphlétaire en 2001, Des Lions menés par des ânes (Éditions Robert Laffont), où il dénonçait l’euro et ses fonctionnements. Son dernier ouvrage, Sire, surtout ne faites rien, aux Éditions Jean-Cyrille Godefroy (2016), rassemble les meilleures chroniques de l’Institut des libertés (IDL) écrites ces dernières années. Il est fondateur et président de Gavekal Research (www. gavekal.com).