Taxer davantage l’alcool fera-t-il « décrocher » les alcooliques ?
Le débat s’enflamme depuis plusieurs jours autour du projet d’augmentation de la fiscalité locale sur le rhum de La Réunion. Deux sujets majeurs sont largement ignorés : les conséquences économiques d’une telle mesure et son efficacité réelle pour faire reculer l’alcoolisme.
La santé publique a parfois bon dos. Depuis la reprise de l’examen du projet de loi de finances 2026 par l’Assemblée nationale, les partisans de la création d’une nouvelle taxe départementale sur le rhum vendu localement plaident le nécessaire renforcement de la lutte contre l’alcoolisme.
Certes, La Réunion se distingue par un nombre élevé de très gros buveurs et de décès directement liés à l’alcool (450 par an). Une étude récente de l’Agence régionale de santé (ARS) estime que 10 % des buveurs ingurgitent à eux seuls 69 % des quantités d’alcool consommées à La Réunion, où l’on boit pourtant moins que la moyenne nationale. La boisson principale consommée par les buveurs excessifs est effectivement le rhum, dans 47 % des cas. La bière arrive en deuxième position (28 %), devant le whisky ou la vodka (10 %) et le vin (10 %).
Premier constat : l’alcoolisme local n’est pas seulement alimenté par « l’arak », comme c’était certainement le cas autrefois quand le rhum coulait à flot dans les boutiques ou servait parfois à amadouer les ouvriers agricoles et les petits colons se plaignant de leur condition. Taxer davantage les alcools forts n’aura donc de conséquences que sur une partie des personnes dépendantes à l’alcool.
« Prohibition fiscale »
Mais au fait, quelles conséquences ? Dans quelle mesure les alcooliques renonceront-ils à leur drogue si elle devient plus coûteuse ? La question mérite d’être posée, alors que le débat actuel la passe sous silence. Or, il n’est pas interdit de penser que les gros buveurs continueront à boire, quitte à se ruiner un peu plus. Ou qu’ils se tourneront vers d’autres produits. On n’ose évidemment pas imaginer qu’une telle « prohibition fiscale » fasse réapparaître les alambics clandestins dans les Hauts, à l’abri des regards !
L’augmentation continue des taxes sur le tabac a contribué à faire reculer fortement la tabagisme, à La Réunion comme en France, mais jusqu’où peut aller la comparaison ? La consommation tabagique est certainement moins liée à des causes de misère sociale que la recherche de l’ivresse et de l’oubli des réalités par l’alcool. Et tous les « accros » à la cigarette n’ont d’ailleurs pas renoncé à cette dernière, quitte à se priver d’autres choses… où à s’approvisionner sur des réseaux parallèles qui prospèrent.
Gauche locale et patronat sur la même ligne
Autre sujet totalement éludé : les conséquences économiques d’une augmentation massive de la fiscalité sur le rhum réunionnais et sur les produits dérivés (punchs, arrangés, etc). Les consommateurs ordinaires, non dépendants à l’alcool, n’accepteront pas tous une augmentation de plusieurs euros par bouteille de leur produits habituels, alors que la concurrence ne manque pas dans les rayons.
En fin de semaine dernière, le Medef, la CPME, l’Adir et le Syndicat du Sucre ont signé un communiqué commun pour alerter sur les risques d’affaiblissement de la filière rhum réunionnaise, voire de la filière canne-sucre-rhum qui se remet à peine des deux cyclones de 2024 et 2025. Offrir au Département la possibilité de taxer massivement le rhum – pour, espérons-le, réinjecter la totalité de ces recettes dans des actions de prévention de l’alcoolisme – revient à prendre un risque économique majeur, pour un bénéfice de santé publique très hypothétique.
Le 12 janvier 2026, cinq des six députés de gauche de La Réunion ont révélé le dépôt d’un nouvel amendement, demandant notamment à ce que l’impact d’un coup de massue fiscal sur les comportement des consommateurs et sur l’activité des producteurs soit étudié au préalable. Une nouvelle fois – c’était déjà le cas pour défendre les exonérations de charges sociales et la défiscalisation des investissements productifs – La France Insoumise, Pour La Réunion (le parti d’Huguette Bello), Le Progrès (celui de Patrick Lebreton) et le patronat insulaire sont d’accord ! Mais une telle étude n’est assurément pas facile à réaliser, notamment pour prédire l’évolution des comportements des personnes les plus dépendantes…