Eco Austral – Actualités économiques et entreprises de l'Océan Indien

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Madagascar

VINCENT VERRA, DIRECTEUR GÉNÉRAL DE CARAMBOLE : « Nous fournissons près de 150 points de vente dans le monde »

La marque franco-malgache Carambole fête cette année ses 30 ans d’existence et cela méritait bien, pour marquer le coup, l’ouverture d’une boutique à l’île Maurice. Un marché de 1,2 million de touristes, que le fondateur et directeur général de la marque entend conquérir avec sa ligne de vêtements délibérément tournés vers la plage, la mer et le soleil.

L’Éco austral : Avec le recul, comment regardez-vous cette success story franco-malgache, dans un contexte économique, disons-le, pas toujours facile ?
Vincent Verra
  : Il est certain que je ne m’imaginais pas en parler trois décennies plus tard, surtout que nous avons eu à surmonter trois crises politiques et économiques majeures (1991, 2002, 2009 – NDLR). Un vrai marathon d’entrepreneur, mais à 20 ans on ne voit pas le temps passer, ni les difficultés de la même façon qu’à 50 ans. Le temps passe vite néanmoins et les projets se sont enchaînés, certains avec succès, d’autres sans, mais toujours avec le plaisir de créer et de développer la marque.

Pourquoi Madagascar ? À la base, vous êtes français ?

Le virus de l’aventure m’a pris très jeune. Je suis d’abord parti à Maurice en 1984 pour un stage de fin d’études. Malheureusement, la politique migratoire dans l’île était très contraignante et, n’étant pas millionnaire, je me suis replié sur La Réunion avant de venir travailler à Madagascar, en 1987, pour l’ONG Médecins du Monde, dans le nord-ouest de la Grande Île. Très vite, je me suis trouvé en phase avec ce pays authentique, sa nature encore sauvage, ses gens simples et empathiques, sa culture du « mora mora » (littéralement « doucement, doucement »). À l’époque, peu de gens connaissaient Madagascar, il y avait moins de 10 000 touristes par an.

Comment, parti de l’humanitaire, vous vient l’idée de faire du tee-shirt ?

En fait, j’ai d’abord travaillé sur un projet de guide touristique qu’il me semblait intéressant d’éditer, car à l’époque le Routard et le Petit Fûté n’existaient pas sur la destination. J’avais déjà compilé toute une littérature datant des années 1960 et je commençais à barouder à travers l’île pour collecter d’autres infos. En parallèle, je me suis mis à réfléchir à une collection de tee-shirts et pour cela j’ai lancé un concours à travers les Alliances françaises pour dénicher les meilleurs graphistes de l’île. Dans le même mouvement, je prenais contact avec des fournisseurs locaux et commençais des petites séries. Dans les années 1990 et 2000, les perspectives économiques étaient très optimistes, le pays sortait d’une longue période de repli sur soi avec un système économique à bout de souffle. Tout était à faire et avec moins de moyens qu’aujourd’hui. J’ai ainsi pu débuter grâce au crédit de mon fournisseur, avec des cartons qui s’empilaient dans ma chambre…

En 2007, Marc Lancien, un autre Français résidant de longue date à Madagascar, vous rejoint et Carambole devient une direction à trois têtes ?

Après 15 ans de parcours en solo, il me fallait un partenaire solide pour renforcer nos capacités et développer la marque et Marco s’est présenté. Un professionnel de terrain qui a été guide de safari en Afrique de l’Est et connaît très bien le monde de la restauration. Depuis, nous travaillons dans la plus grande complémentarité et dans un esprit « franco-malagasy » assumé. Marco est plus commercial et relations publiques, Fanja mon épouse gère la partie production et confection et moi je m’occupe plutôt de la création et de la gestion de l’entreprise. Pour autant, on ne se demande pas si Carambole est une marque malgache ou une marque de Français établis à Madagascar. On ne voit pas cela sous l’angle national. Aujourd’hui, le monde est définitivement « open ». La marque est déposée depuis 1993 à Madagascar, depuis 1994 en France et dans d’autres pays comme Maurice et le Royaume-Uni. Cela étant, nos artisans, créateurs et designers sont essentiellement malgaches et tous convergent à exprimer notre slogan : The Nature Experience !

Au fil des années, la marque a ajouté le prêt-à-porter à ses tee-shirts. Comment s’est passée cette mutation ?

Le marché du tee-shirt est plutôt difficile et concurrentiel, avec finalement peu de valeur ajoutée en termes de main d’œuvre et de savoir-faire. À l’époque, dans les années 1990- 2000 les friperies n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui, les importations, notamment des pays asiatiques, étaient quasi inexistantes. Mais quand les zones franches ont commencé à s’installer à Madagascar et que le secteur textile a démarré, j’ai pensé qu’il y avait une niche à développer et beaucoup d’avantages à être une petite structure comme la nôtre, d’à peine 50 collaborateurs. Les grandes marques produisent en quantité dans des gigafactories, puis vendent leurs stocks sur leurs propres réseaux de distribution à l’international, quitte à brader ensuite les invendus, tout en immobilisant beaucoup de trésorerie. Nous fonctionnons à l’inverse ! Nous sommes capables de produire à la demande de faibles quantités (minimum 50 pièces) et nous évitons les stocks reliquats, partisans du zéro stock, zéro délai et zéro défaut. Nous sommes aussi capables de créer rapidement pour nos clients, c’est l’avantage d’une petite structure hyper réactive.

Marc Lancien, directeur associé, a rejoint l’aventure Carambole en 2007. ©Droits réservés

La marque est aujourd’hui présente dans une quinzaine de pays et départements d’Outre-Mer, avec une forte identité indo-océanique ?

Nos vêtements sont tournés vers la plage et les loisirs – le summertime – et s’exportent tout naturellement dans les zones tropicales. Stratégiquement, comme beaucoup d’entrepreneurs de la sous-région, nous avons été sensibles aux appels de la Commission de l’océan Indien (COI) et du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA) qui nous vantaient les avantages d’un commerce régional sans droits de douanes. C’est ainsi que nous essayons de créer depuis près de 20 ans des partenariats avec les îles sœurs : Les Seychelles, La Réunion, Maurice. Une boutique Carambole vient tout juste de s’ouvrir à Grand-Baie, dans le nord de Maurice, après quelques tentatives infructueuses. Cette implantation régionale nous satisfait philosophiquement car nous pratiquons un commerce positif, au sens d’équitable, à faible empreinte carbone du fait des relations de proximité. En dehors de l’Indianocéanie, nous avons aussi de nombreux revendeurs multimarques en Guyane, en Guadeloupe, en Martinique, à Djibouti, aux Maldives, à Dubaï, etc. Au total, nous approvisionnons près de 150 points de vente dans le monde. Et nos créations sont personnalisées pour chacune de nos destinations.

Prenons un pays comme Maurice avec ses nombreuses marques locales et internationales déjà implantées, comment comptez-vous faire la différence ?

L’île représente un marché de 1,2 million de touristes (dix fois plus que Madagascar !) et une population du même nombre, sans parler des expats de plus en plus nombreux. Elle fait partie des pays à développement et niveau de vie intermédiaires, on peut donc estimer qu’il y a de la place pour tout le monde. À ce niveau, nous pensons que notre identité d’« île sœur » peut jouer comme un avantage. Nous avons vécu à Maurice et à La Réunion, nous connaissons intimement les Mascareignes et nous avons une vision indo-océanique globale. Les spécificités culturelles se détachent évidemment d’une île à l’autre, mais nous en tenons compte dans les vêtements que nous créons avec, par exemple, la griffe Mauritius bien visible sur les modèles conçus pour Maurice et l’emploi du créole sur les tee-shirts.

Comment Carambole a-t-elle traversé la crise de la covid, votre activité dépendant largement du tourisme ?

Avec un aéroport international bloqué durant plus d’une année, cela a été la diète forcée. Une longue apnée avec une pratique intense du yoga. Nous avons fait comme en mer lorsque nous arrivons dans un pot-au-noir : nous avons sorti toutes les voiles pour capter le peu de vent qui pourrait nous faire avancer. Concrètement, nous avons dû changer notre façon de concevoir le marché, en nous tournant d’avantage vers l’intérieur du pays et en adaptant nos produits à la demande locale. Nous avons ainsi baissé nos marges et nos charges au maximum. S’alléger et prendre le temps a été aussi une manière de réfléchir à notre devenir.

Quelles sont les perspectives pour les trente prochaines années ?

Les perspectives d’une entreprise reposent en partie sur sa capacité d’investissement et sa créativité. Nous aimerions trouver des partenariats pour booster nos capacités à l’exportation. La vente en ligne sera aussi un mode de vente incontournable dans les prochaines années. L’optimisme et une vision plus globale nous permettront-ils de conquérir de nouveaux marchés ? Réponse dans trente ans !

Une boutique Carambole s’est ouverte en novembre dernier à Grand-Baie, dans le quartier touristique du chemin Bazar, après plusieurs tentatives infructueuses. ©Droits réservés

Une marque engagée : « Intégrité, partage, respect » sont les valeurs véhiculées par Carambole en termes de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et contribution aux enjeux du développement durable. Ainsi, 90 % des produits de la marque sont créés à Madagascar avec toute une économie de proximité qui est mise en valeur du tissage à la création graphique, incluant impression, confection, sérigraphie, broderie, etc.
Engagée dans la lutte pour la défense de l’environnement, la marque est aussi très active sur le terrain de l’action sociale et du développement culturel à Madagascar. En 2016 est lancé le projet « Des enfants, un ballon ! » pour soutenir les enfants défavorisés de la capitale malgache, en partenariat avec l’association humanitaire Les Enfants du soleil. Elle est également un partenaire historique de l’ONG Bel Avenir qui œuvre pour l’enfance dans la région du Sud malgache. Éditeur de livres, de guides et de films sur la Grande Île, Carambole organise aussi depuis 2014 un événement culturel très suivi : le Carambole Tour où chaque année un groupe de musiciens est mis en exergue à travers une série de concerts gratuits.