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GESTION DU PATRIMOINE : Une montée en gamme pour le secteur financier

Les acteurs de la place financière (bancaires et non bancaires) s’accordent à dire que la gestion de patrimoine (« Wealth Management » en anglais) pourrait devenir sa colonne vertébrale. Une montée en gamme et plus de valeur ajoutée pour un secteur devenu un pilier de l’économie mauricienne. Il existe déjà une offre de professionnels aguerris tournée vers l’international.

« Le centre financier mauricien peut se targuer de trente ans de succès mais se retrouve à un carrefour et doit se demander comment répondre aux nouveaux défis », affirme John Li-How-Cheong, Financial Services Leader chez PwC Mauritius. La part des services financiers dans le PIB s’élève déjà à 13,2 %. Ce pilier de l’économie mauricienne emploie 15 000 personnes et affiche un taux de croissance de 4,2 %. Mais il peut mieux faire et doit relever les défis d’une économie mondiale en pleine mutation. Le gouvernement, de son côté, affiche une volonté de relever ces défis et de s’adapter aux nouvelles tendances. Un exemple : dans le Budget 2023- 2024, le ministre des Finances a introduit un nouveau permis pour mieux encadrer ce segment porteur qu’est la gestion de fortune, celui du « Wealth Management and Family Office Under Private Banking ».

Les professionnels, quant à eux, s’y sont déjà mis, à l’image de PwC qui a organisé le 29 novembre dernier une conférence sur la gestion d’actifs et de patrimoine, à laquelle ont participé 150 professionnels, en présence de la Global Asset and Wealth Management Leader de PwC, Olwyn Alexander, venue spécialement pour l’occasion. Il y a été essentiellement question des enjeux et perspectives d’évolution du Global Business à Maurice en général et de ce que PWC appelle l’Asset and Wealth Management Revolution.

John Li-How-Cheong, « Financial Services Leader » chez PwC Mauritius : « Maurice est déjà bien structurée pour les investissements en Afrique. » © Davidsen Arnachellum

Des chiffres impressionnants

Selon une étude présentée lors de la conférence, les revenus issus de la gestion de fortune dans le monde devraient atteindre des niveaux record d’ici à 2027. La région Asie-Pacifique ainsi que les marchés émergents en Afrique et au Moyen-Orient sont les pôles de croissance de ce segment du monde de la finance internationale.

On devrait assister à la montée en puissance des marchés privés et de gestion de patrimoine affichant 5,6 % de croissance annuelle, soit des revenus de 622,1 milliards de dollars pour les gestionnaires d’actifs. 51 % des investisseurs comptent investir dans des actifs digitaux dans les prochaines années. « L’Asset Management (gestion d’actifs – NDLR) est à la recherche de nouvelles frontières et Maurice doit être l’une de ces nouvelles frontières », insiste Olwyn Alexander. Les juridictions financières en Europe sont saturées et le monde de la finance doit répondre aux nouvelles demandes en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique.

« À la question de savoir si l’Asset and Wealth Management (AWM) représente l’avenir du Global Business, la réponse est oui », martèle de son côté Mahen Seeruttun, le ministre des Services financiers. Il va même plus loin en affirmant que Maurice peut être le hub de la gestion de patrimoine dans cette partie du monde. Dans un contexte volatile et en transition, Maurice doit s’armer de capacités lui permettant de transcender l’évolution du secteur AWM.

« L’AWM est une industrie qui navigue dans beaucoup d’incertitudes et des changements sans précédent, explique Olwyn Alexander. Les facteurs ayant jusqu’à récemment joué un rôle secondaire dans le secteur des services financiers, tels que la transformation numérique, l’évolution des attentes des investisseurs, la consolidation et la vente au détail, sont aujourd’hui en avant-plan, soulevant de nouvelles questions et des défis. Face à cela, les dirigeants doivent se concentrer sur la manière dont ils peuvent s’adapter avec succès pour prospérer dans un paysage économique en plein évolution. »

Mahen Seeruttun, ministre des Services financiers : « À la question de savoir si l’Asset and Wealth Management (AWM) représente l’avenir du Global Business, la réponse est oui. » © Davidsen Arnachellum

L’Afrique au cœur de la stratégie

L’inflation, la volatilité du marché et l’évolution des taux d’intérêt sont de loin les principales préoccupations des investisseurs et des gestionnaires d’actifs pour les 12 à 24 prochains mois. Déjà considéré comme une juridiction sûre, située dans un bon fuseau horaire et jouissant d’une stabilité politique, le centre financier mauricien doit cependant faire face à un contexte international de plus en plus complexe et donc passer à la vitesse supérieure. Dans ce nouveau paradigme, « la juridiction mauricienne a su évoluer », selon Mahen Seruttun, avec comme préoccupations principales l’innovation et la sécurité financière. Pour le ministre des Services financiers, l’AWM est l’un des pivots du secteur du Global Business, et contribue donc à assurer la stabilité financière de Maurice tout en étant susceptible d’attirer des multinationales à l’affût d’opportunités d’investissements en Afrique.

Maurice a su rebondir et surmonter les risques liés au blanchiment d’argent et au financement du terrorisme grâce à sa résilience et sa capacité de s’adapter. Toutefois, Olwyn Alexander souligne l’importance de maintenir les efforts face à d’autres juridictions avant-gardistes qui ont déjà embrassé cette évolution.

Les banques mauriciennes mettent l’accent sur la gestion privée (« Private Banking »), surtout pour s’ouvrir à cette clientèle étrangère de plus en plus nombreuse qui fait l’acquisition de patrimoine immobilier à Maurice.

Marc-Alexandre Masnin, « Head of Wealth Management International chez Afrasia Bank » : « Les compétences mauriciennes, il y en a, mais, malheureusement, elles s’en vont en grand nombre. »  ©Droits réservés

Pénurie de ressources humaines

L’Afrique a toujours été au cœur de la stratégie du centre financier mauricien, avec l’existence des nombreux traités de non-double imposition avec des pays du continent et pour la gestion de fortune, cela reste le cas. « Maurice est déjà bien structurée pour les investissements en Afrique », confirme John Li-How-Cheong. Pour ce dernier, il faudrait recruter des étrangers et notamment des Africains qui « connaissent la réalité du terrain encore mieux que nous ».

« Le principal nuage à l’horizon reste le déficit de main d’œuvre, en nombre et en compétences », souligne le Financial Services Leader de PwC Mauritius. Selon lui, il y a de la demande pour quelque 2 000 emplois dans le centre financier mauricien, mais il en faudrait 9 000.

On assiste d’ailleurs à une « bataille pour trouver des talents sur le marché ». Cette pénurie d’expertise est un handicap majeur pour le secteur.

« Les compétences mauriciennes, il y en a, mais malheureusement elles s’en vont en grand nombre », regrette Marc-Alexandre Masnin, Head of Wealth Management International chez Afrasia Bank. Il faut donc retenir cette main d’œuvre qui émigre principalement pour des rémunérations et des conditions généralement plus favorables. L’amélioration de compétences techniques propres à l’AWM (par exemple, des juristes spécialisés dans les fusions et acquisitions, des spécialistes des fonds) est essentielle. La nécessité de la présence de banquiers d’investissement l’est tout autant.

Avant, il y avait à Maurice une approche traditionnelle ; les services de banque privée étaient intégrés dans le service bancaire général. Aujourd’hui, ils se démarquent et font appel à des métiers différents comme celui de fiscaliste. « Il y a de plus en plus de fiscalistes expatriés qui intègrent des sociétés de gestion », note André Chung Shui, directeur de PeaQ Advisors, un cabinet d’expertise qui opère essentiellement au niveau local.

Parmi les métiers les plus déterminants pour la gestion de patrimoine, il y celui d’analyste. Car les investisseurs sont très sensibles aux facteurs environnementaux, sociaux et à la bonne gouvernance lorsqu’ils analysent les possibilités d’investissement. Lorsqu’ils font leur choix, ils s’orientent vers les compétences, le service et la valeur ajoutée. Dans un environnement très volatile, la clientèle a donc besoin d’avoir accès à une expertise qui soit disponible, réactive et dynamique afin de repenser rapidement le porte-feuille d’investissements, anticiper les crises, réduire le niveau de pertes en cas de baisse sur les marchés boursiers, etc.

Vikram Ramdaursingh, « Vice President, Wealth International » chez Absa : « Il y a une demande plus importante pour les produits alternatifs… » © Davidsen Arnachellum

Qui sont ces riches investisseurs ? La confidence reste de mise… Il n’y a pas de profil type, que ce soit un individu, une famille ou une entreprise. « Nous pouvons avoir affaire à des Ultra High Individuals », laisse entendre Vikram Ramdaursingh, Vice President, Wealth International chez Absa, l’une des banques les plus actives dans le domaine et qui fait valoir son implantation à l’international avec une présence dans 13 pays de la région. L’expression Ultra High Individuals désigne les milliardaires, qui ont droit à un service très personnalisé. « Il y a une demande plus importante pour les produits alternatifs, au-delà des obligations et des fonds ainsi que sur l’immobilier, note Vikram Ramdaursingh. Nous devons aussi opter pour une sophistication des produits, pour de nouvelles offres. La transformation numérique y contribue. »

90 % des investisseurs institutionnels estiment que l’utilisation de technologies disruptives, incluant le Big Data, l’IA et la Blockchain, contribuera à de meilleurs rendements de leurs portefeuilles. Toutefois, malgré les investissements massifs et le déploiement de ces technologies, cela reste un vrai défi pour les gestionnaires d’actifs. L’étude de PwC montre que 51 % des investisseurs comptent investir dans des actifs digitaux dans les prochaines années. Les besoins des investisseurs sont plus sophistiqués, il y a plus de jeunes ayant une grande liberté financière et la palette des produits s’est élargie.

Dans ce nouveau paysage, Maurice coche beaucoup de cases, elle a su rebondir et surmonter les risques grâce à sa résilience et sa capacité de s’adapter. Mais son centre financier peut-il atteindre le niveau de Singapour, qui a toujours été son modèle ? Pour Olwyn Alexander, il faut maintenir les efforts, d’autant plus que les autres juridictions renommées comme Singapour, mais aussi le Luxembourg, affichent déjà des performances robustes. Elles se situent à l’avant-garde et collaborent étroitement avec les gestionnaires, non seulement pour répondre à leurs besoins actuels, mais aussi pour discuter de leurs projets futurs.

Il faut aussi que le centre financier mauricien montre plus d’agressivité sur le marché international. L’Economic Development Board (EDB) l’a compris et a mis en place un Operational Committee chargé de se focaliser sur l’Europe, les États-Unis, Dubaï et l’Afrique, plus particulièrement l’Afrique du Sud, le Maroc, l’Égypte, le Nigéria et le Kenya. Il faut faire preuve d’opportunisme et adopter la bonne stratégie pour mieux naviguer sur ces marchés.

« Si Maurice se donne plus de visibilité en tant que juridiction idéale pour la gestion de patrimoine, alors tous les acteurs du secteur vont en profiter, y compris les banques, insiste Vikram Ramdaursingh. Cela permettra une plus grande attractivité tant pour la clientèle, surtout celle qui est fortunée, que pour la main d’œuvre. On pourrait ainsi rapatrier tous ces spécialistes du cru qui sont allés voir une herbe plus verte ailleurs. »

« Il faudrait les ramener au pays, dans la famille », souhaite Marc-Alexandre Masnin. Un argument qui peut peser de tout son poids pour attirer les grosses fortunes qui, faut-il le répéter, misent sur la qualité du service. Pour Marc-Alexandre Masnin, la juridiction mauricienne a déjà fait le plus dur et a jeté les bases pour devenir une plateforme régionale de gestion de patrimoine. Mais il reste encore quelques réglages à opérer pour atteindre le Graal…